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« Ils le voyaient bien : je suis l’observateur, l’ignoble individu qui s’est confortablement installé dans le fauteuil à oreilles et s’adonne là, profitant de la pénombre de l’antichambre, à son jeu dégoûtant qui consiste plus ou moins à disséquer, comme on dit, les invités des Auersberger. Ils m’en avaient toujours voulu de les avoir toujours disséqués en toute occasion, effectivement sans le moindre scrupule, mais toujours avec une circonstance atténuante ; je me disséquais moi-même encore bien davantage, ne m’épargnais jamais, me désassemblais moi-même en toute occasion en tous mes éléments constitutifs, comme ils diraient, me dis-je dans le fauteuil à oreilles, avec le même sans-gêne, la même grossièreté, la même indélicatesse. Et après cela, ce qui restait de moi était encore bien moins de chose que ce qui restait d’eux, me dis-je ».

Un petit sourire en coin ne me quitte pas pendant la lecture, pensai-je dans le fauteuil à oreilles.

Vienne. Le narrateur est convié à un « dîner artistique » organisé par les époux Auersberger en l’honneur d’un comédien du Burgtheater qui joue une pièce d’Ibsen. Le narrateur a rencontré les Auersberger trente ans auparavant, dans les années 50, et les avait « perdus de vue » depuis. Une rencontre fortuite au Graben l’entraîne dans cette soirée le jour même où Joana, une artiste ratée et une « amie » commune, est enterrée.

Durant toute la soirée, dans un fauteuil à oreilles du salon puis dans la salle à manger, il écoute tout ce petit monde bourgeois, intellectuel, artistique qui se gausse, s’étripe et se soucie davantage du paraître que de l’art. Le narrateur ne cesse ainsi de nous exprimer en silence son « irritation », sous-titre du roman. En réalité, il est surtout un sniper qui abat chaque personne du dîner de sa férocité et de son humour corrosif.

C’est un récit sur la médiocrité. Celle des invités, celle des hôtes mais également celle du narrateur. En effet, il s’irrite tout autant des autres que de lui-même. Personne n’échappe à ses balles, ni eux, ni lui… ni nous par effet miroir. Par ses pensées aiguisées, il débite les Hommes à la hache du Verbe.

Si Thomas Bernhard règle ses comptes avec le milieu artistique viennois, il montre aussi l’incapacité des Hommes d’échapper véritablement à toute vie sociale, même quand celle-ci nous insupporte. Qui ne s’est jamais dit un jour, dans un lieu rempli de monde, « mais qu’est-ce que je fous ici ? » Et pourtant, en toute hypocrisie, on sourit, on discute comme si de rien n’était.

Un roman comme une pièce de théâtre : nous sommes dans la comédie de la vie, la comédie humaine. Et, quoi de mieux que l’ironie, le sarcasme, la dérision et l'acidité pour accepter notre condition d’être humain bien souvent misérable dans les actes, paroles et pensées.

Un très grand plaisir de lecture malgré cette prose sans paragraphe symbolisant le flot de pensées du narrateur.

Thomas Bernhard – Des arbres à abattre – Folio – 235p (traduction de Bernard Kreiss).