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Qu’est-ce qui permet à un discours de devenir historique, de rester ancré dans les mémoires ? La force de celui-ci, l’aura de celui qui en est l’auteur et l’interprète, le contexte politique, le moment où il a été prononcé, sa portée ? Et si finalement c’est un peu tous ces éléments à la fois.

Dans cet ouvrage, Gary Younge interroge la naissance et la portée de I Have a Dream de Martin Luther King, prononcé le 28 août 1963 lors de la Marche sur Washington.

La situation politique américaine est favorable à ce discours en 1963 ; la ségrégation raciale a atteint son seuil le plus critique. Les actes de bravoures des militants antiracistes se multiplient tout comme les violences des Blancs envers les Noirs dont Gary Younge dit « leur but n’était pas de mettre un terme à l’intégration, mais de protester contre son inéluctabilité ».

Cette inéluctabilité amène à l’organisation de la Marche sur Washington. Les nombreux témoignages recueillis permettent de prendre le pouls de cet événement d’une ampleur jamais vue.

La rédaction du discours est à elle toute seule un roman. La partie sur le rêve avait été enlevée et n’a été ajoutée probablement qu’à la dernière minute (même si les avis divergent). Loin d’être le meilleur discours de sa longue carrière militante, il a cependant tous les traits qui en font la marque des grands : l’humanisme, l’idéalisme, la volonté d’une égalité raciale mais aussi de classe. Un discours qui ne prend finalement pas tellement de rides, plus de cinquante ans après.

Le discours, après les dernières années sombres de King, est devenu progressivement culte et repris par les politiques de tout bord, non sans sortir certaines phrases de leur contexte pour les interpréter à leur guise. L’élection de Barack Obama en 2009 a pu être vu comme un rêve réalisé par King mais Gary Younge rappelle bien que « loin de signer la fin de l’inégalité raciale, l’ascension du premier président noir des États-Unis a coïncidé avec l’un des pires déclins de la situation économique des Noirs américains depuis la Seconde Guerre mondiale ». C’est sans compter les violences policières.

Malgré sa sortie en 2013, la version française de 2019 inclut quelques références à l’élection de Donald Trump ce qui me semble indispensable même si, forcément, le sujet n’est pas davantage creusé.

Un livre très intéressant qui retrace bien les événements et les résonances actuelles d’un fait historique qui semble à la fois si proche et si loin de nous.

Gary Younge – Histoire d’un rêve – Grasset – 240p (traduction de Colin Reingewirtz).