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« Il faudra bien un jour qu’elle apprenne à s’offrir sur un plateau, à se donner elle-même plaisamment, complaisamment, c’est trop long, trop pénible d’avoir à cueillir un à un tous ses fruits. Mais non, rien à faire. Un peu en retrait devant la caisse, il embrasse du regard son bien, vide béant devant lequel les marchandises font le beau. Et voit autour de lui virevolter des employés du supermarché, auxquels il a pris leurs enfants, les uns pour l’usine, les autres en les acculant à quitter le pays – ou à sombrer dans la boisson. Cet homme est à la démesure du temps ! »

Décapant.

Lust, mot allemand qui a de multiples sens : envie, plaisir, désir, convoitise, luxure, avidité, appétit, vénalité, concupiscence… Un mot qui a une polysémie avec laquelle joue l’autrice au point que les traducteurs n’ont pas voulu le traduire.

Lire Lust d’Elfriede Jelinek, c’est plonger dans l'acidité. On en ressort avec la gorge, le cœur et le ventre retournés.

Hermann est un riche directeur d’une usine de papier. Soumettre ses employés, les exploiter, les pressurer, les virer, il sait faire ; il est devenu expert dans le domaine. Mais, une fois à la maison, sa nature ne change pas. Il attend de sa femme Gerti qu’elle ouvre les cuisses à sa guise. Il la prend, la malmène, en fait une esclave sexuelle. Elle ne dit rien, se laisse faire telle une poupée de chiffon. Leur fils est témoin de tout cela, il faut bien qu’il apprenne à devenir un homme après tout, hein ?

Elfriede Jelinek nous montre tout l’envers du décor du milieu bourgeois autrichien en usant et abusant des situations extrêmes et en les servant avec un langage qui choque car il se glisse parfaitement dans l’idéologie patriarcale de domination, pour mieux en montrer l’horreur, l’obscénité.

Nous ne sommes plus tellement en face d’un roman mais plutôt d’un pamphlet jusqu’au boutiste, radical.

Le rôle de Gerti, dans son foyer avec son enfant, les allusions à la religion, rappellent les « trois K » de la femme, associés au Troisième Reich : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église).

Le plus surprenant, c’est que l’autrice, qui dénonce les rapports de pouvoir et de domination, n’est pas forcément tendre avec son personnage féminin qui ne se rebelle pas… jusqu’à une fin terrible qui nous glace le sang.

Ce livre a créé le scandale à sa sortie en 1989 et ne peut que susciter des réactions contradictoires. Un livre terrible, dérangeant et osé.

Elfriede Jelinek – Lust – éditions Points – 280p (traduction de Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize).