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« Pour nous qui les contemplons longtemps après que l’histoire du monde a rendu son verdict, les augures semblent toujours d’une clarté implacable. Mais la vérité du présent, quoique plus brûlante, plus bruyante et pour tout dire plus vivante, s’offre bien souvent dans une forme plus confuse que celle du passé, ou parfois même de l’avenir ».

Et si les Incas avaient envahi les Européens et non le contraire ?

C’est sur cette uchronie toute simple mais ô combien vertigineuse que Laurent Binet a écrit Civilizations. Il faut être un peu fou et talentueux. L’auteur possède les deux et j’avais déjà eu la démonstration avec son précédent roman, La septième fonction du langage.

Pourtant, la première partie inaugurale du roman a été déconcertante. J’ai eu du mal à me plonger dans ce récit d’une expédition scandinave qui débarque dans les Caraïbes mais, j’ai fini par comprendre son intérêt : la découverte du fer, l'introduction des chevaux et la résistance aux virus. Armée de ces éléments, la population arrive à mettre un terme en 1492 à l’expédition de Christophe Colomb, évoquée dans une seconde partie. Mieux que cela, elle sert de tremplin à la conquête de l’Europe par Atahualpa, aidé de la belle Higuénamota, en 1531. Commence alors la troisième partie, la plus longue et la plus jubilatoire du roman sur la conquête et l’instauration du Cinquième Quartier en Europe. Tout le 16e siècle est revisité avec malice aussi bien au niveau politique, religieux qu’économique. On découvre les lettres entre Thomas More et Erasme, l'influence de Machiavel pour Atahualpa, les sorts de Charles Quint, Luther ou encore François Ier (je ne regarderai plus de la même façon la pyramide du Louvre, parce que oui la pyramide finit par exister bien avant leoh Ming Pei). La dernière partie du roman raconte le sort de Cervantes plusieurs années après la mort d’Atahualpa. 

Hormis la première partie et un peu la quatrième, je ne me suis pas ennuyée. Laurent Binet mène bien son récit de bout en bout avec humour. La carte du monde se redessine au gré des événements comme dans le jeu vidéo éponyme. Bien entendu, un minimum de connaissances sur le 16e siècle européen permet de savourer davantage toutes les incartades que l'auteur se permet avec la réalité historique. J’ai cependant conscience que ce roman laissera certains lecteurs perplexes.

Il me semble important de terminer en posant une question essentielle : pourquoi Laurent Binet a voulu réécrire le 16e siècle ? Il est évident que c’est une façon de montrer ce qu’aurait pu être notre monde sans le capitalisme. Le message du roman est politique et ce versant fera grincer des dents‘ quelques grincheux. 

Laurent Binet – Civilizations – Grasset – 380p