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« Le passé a pris la place du présent. Je vis une éclipse intérieure. Je regarde mes mains fanées, déformées par l’arthrose, tachées, ridées, sèches. Vieilles mes mains, si vieilles, usées. Pourtant, en même temps, j’ai l’étrange impression d’être encore cette très jeune fille, pleine de vie, de joie, de fougue. Une fraîcheur juvénile déboule au galop au fil des lignes que j’écris, bouillonne en moi comme l’eau vive d’une cascade. J’ai réveillé cette enfant, je l’ai sortie des limbes, et depuis, enragées, elle frappe et cogne aux parois de ce corps qui s’étiole. Que vais-je faire de cette petite fille ? »

Quand on parle correspondances, on pense aux lettres des célèbres écrivains, celles écrites notamment au XIXe siècle ou encore dans la première moitié du XXe siècle. Qui aujourd’hui prend soin d’écrire une lettre à un ami ou à un parent à l’heure où les réseaux sociaux, les mails et les sms règnent en maîtres ? C’est pourtant bien un roman épistolaire que nous propose Florence Herrlemann.

Hectorine, presque 104 ans, voit arriver dans l’appartement du dessous Sarah, une toute jeune trentenaire. Elle décide de lui écrire pour lui souhaiter la bienvenue et lui présenter le voisinage. Elle lui signale également que la précédente propriétaire était une « vieille, sale, avare, seule et méchante » personne. Pas très encourageant pour répondre… Sarah ignore d’ailleurs la missive mais Hectorine n’est pas du genre à se laisser abattre. Elle continue à lui écrire en livrant progressivement des pans de sa vie peu conventionnelle, faite d’amour, de joies et de drames. Sarah finit par répondre aux lettres avec réticence puis avec confiance. Alors que les deux femmes ne se rencontrent jamais, elles échangent des services et se livrent l’une à l’autre sans fard. Les confidences sur leurs émois se font avec une simplicité étonnante alors que plus de soixante-dix ans les séparent. Leur relation est proche de celle d’une grand-mère à sa petite-fille. C’est le propre de la lettre de permettre les confessions. Écrire met à distance, permet de réfléchir, de trouver les mots justes à coucher sur le papier pour dire ce que l’on ressent. Un mail, un sms ne permettent généralement pas cette mise à nu. Bien entendu, nous découvrons au fil des lettres que Hectorine n’a pas choisi par hasard d’écrire à Sarah… un secret les lie…

Je vous avoue que j’avais peur que ce roman me laisse sur le côté, qu’il déborde de bons sentiments sans aucune retenue. J’ai eu tort car Florence Herrlemann a su très bien rendre cette relation touchante sans tomber dans le mielleux. Les lettres s’enchaînent avec simplicité et fluidité.  J’ai aimé cette idée de transmission intergénérationnelle et féminine. Sobriété, douceur et justesse, tels sont les mots que je peux donner à ce roman.

Florence Herrlemann – L’appartement du dessous – Albin Michel – 250p