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« La vérité, la vérité vraie, c’est qu’il n’a rien vu, sur la tête de sa mère – qu’elle repose en paix –, sur ce qu’il y a de plus sacré à ses yeux, il n’a rien vu ; il ne sait même pas ce que ces salauds lui ont fait, comment aurait-il pu descendre du pick-up sans sa béquille, en plus le gamin lui avait dit de rester au volant, de ne pas couper le moteur et de ne pas bouger, que c’était une question de minutes […] il n’a pas osé regarder dans le rétroviseur, il a eu peur. Car tout à coup le ciel est devenu tout noir, il s’est rempli de nuages qu’un vent soudain a comprimés contre les montagnes, les plants de canne se sont mis à fouetter le sol, alors il s’est dit qu’il allait bientôt pleuvoir, il a même vu un éclair muet sortir des nuages sombres pour tomber sur un arbre qui s’est consumé dans le silence le complet… »

Bienvenue dans un Mexique de la noirceur et de la violence.

Cette fois-ci, pas d’histoires de narcos. Bien entendu, les trafics sont un fait sous-jacent à cette violence omniprésente dans une partie du Mexique mais ils ne sont pas le cœur de l’ouvrage de la détonnante Fernanda Melchor.

La saison des ouragans part d’un fait divers lu par l’auteure dans un journal local de Veracruz. Une sorcière locale a été assassinée sans que cela suscite un émoi et surtout des interrogations. Pourtant, dans ce pays très catholique, les légendes, les croyances païennes ont encore toute leur place. Fernanda Melchor s’est servie de ce matériau, de ce symbole de la culture mexicaine et du féminisme pour dépeindre son pays en proie à de nombreux démons.

La découverte du cadavre d’une sorcière dans le canal d’irrigation proche du village de La Matosa nous permet de prendre connaissance du lieu du drame, de ses légendes. La vie de la sorcière est racontée comme un conte macabre. Puis, le roman nous entraîne dans les vies difficiles de plusieurs personnages liés à ce meurtre avec une narration qui change régulièrement de focale. Tous ne connaissent que la violence et la perpétuent comme dans un cercle vicieux que rien ne semble pouvoir enrayer.

Autant vous prévenir tout de suite, les violences, les abus sexuels décrits par Fernanda Melchor retournent l’estomac. L’auteure se met dans la peau de tous les personnages avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Cette incarnation de l’horreur, servie par une écriture viscérale, sans concession, rend l’ensemble d’autant plus insoutenable. Pour autant, il ne s’agit pas de faire dans la surenchère mais, au contraire, de montrer les mécanismes qui engendrent ces situations. Progressivement, par la psychologie des personnages, on entre dans les fondements de la société mexicaine. La question du féminin, du féminisme dans ce pays est au cœur de l’ouvrage. La société mexicaine est très violente envers les femmes de fait. Les avortements ne sont acceptés que sous certaines conditions, la misogynie est omniprésente. L’homophobie est solidement ancrée ce qui n’est guère surprenant puisque qu’elle est le pendant de la misogynie. N’est-ce pas l’aspect « féminin » de l’homosexuel qui engendre les rejets et les violences ? En prenant l’image de la sorcière, Fernanda Melchor réussit à réunir tous ces aspects, d’autant plus que la sorcière de La Matosa a un secret…

Dans ce roman, vous ne trouverez pas de véritable réponse. Ce n’est pas le propos. En passant par la fiction, Fernanda Melchor écrit pour comprendre et pour interroger le monde qui l’entoure. Cet état des lieux est suffisamment puissant et violent pour faire acte et c’est déjà beaucoup !

Saluons le travail de traduction de Laura Alcoba sur ce roman à l’écriture riche et teintée de nombreuses expressions mexicaines.

Fernanda Melchor – La saison des ouragans – Grasset – 290p