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« Il m’a appris que j’avais un corps. Avant de le rencontrer, je n’avais pas de corps, mes bras, mes jambes, mon cou, sont une partie, de moi, négligeable. Je ne les connais pas, je ne les sens pas, je n’y fais pas attention, me tiens mal, courbée, tordue. Je le nourrissais, je l’activais un peu par quelques mouvements physiques, de la marche, du vélo. Il me répétait, ton corps a autant d’importance que ton esprit. J’étais étonnée […] J’ai été élevée ainsi, on n’a pas de corps, on ne le touche pas, il est honteux, risible de s’y intéresser, on ne s’en occupe pas, il ne prend une place qu’il est atteint, douloureux, alors on peut en parles, mais pas trop, car la plainte est interdite.

Pour l’amour, le sexe, on fait comment, si le corps est négligé ? Il faudrait se le réapproprier sur commande ».

On aurait pu se dire encore une histoire d’amour avec un homme qu’on retrouve après des décennies de séparation. On aurait pu se dire encore un récit sur la peur de perdre l’être aimé, le tout dans un livre très court qui se lit en tout juste deux heures. On aurait pu se dire rien de bien neuf sous le soleil.

J’aurais pu m’agacer, j’aurais pu jeter le livre en blessant par inadvertance mon chat au passage. Mais, c’est oublier que Colombe Schneck a un don : transformer une histoire personnelle somme toute banale en un petit bijou.

Ce n’est pas le genre de bijou clinquant. C’est la petite chaîne en or, la petite paire de boucles d’oreilles. Vous voyez ? Non, Colombe Schneck ne fait pas dans le sensationnel, elle fait dans la sincérité. La quête de la sincérité est le fil conducteur de ce livre et de beaucoup de ses récits d’ailleurs. Elle cherche les mots les plus justes, les plus simples pour décrire ce qu’elle ressent, ce qu’elle vit.

Elle raconte cette peur de la solitude, de l’abandon. Pourquoi cet homme est avec moi ? Combien de temps va-t-il rester avant de découvrir que je ne suis pas faite pour lui ? Comment y croire moi-même ? Colombe Schneck réussit à avoir du recul sur ce qu’elle est et ce n’est pas donné à tout le monde. Ce récit est un grand numéro d’équilibriste pour raconter la fragilité de l’être dans la rencontre amoureuse mais aussi évoquer, décrire le désir.

La relation avec Gabriel finit mal, comme toutes les histoires d’amour en général. Cependant, elle permet à l’auteure de franchir de nouvelles étapes. Ne plus prendre le père pour un modèle d’homme. Continuer à espérer. Retrouver son corps, l’habiter de nouveau, ne plus en être une spectatrice. Le livre a de très belles pages sur la réappropriation du corps par la pratique du crawl en piscine.

Je pense que beaucoup de gens peuvent se retrouver dans cette histoire, les femmes évidemment. Dans un monde où l’injonction à la réussite sur tous les plans est forte, comment vivre les échecs amoureux ? Comment aimer tout simplement ?

Colombe Schneck a l’audace de jouer cartes sur table, de se livrer telle qu’elle est, sans fard mais avec tendresse.

Colombe Schneck – La tendresse du crawl – Grasset – 110p