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« Curieuse époque où les preuves matérielles sont remplacées par des preuves immatérielles. Les avatars électroniques trahissent leur maître et sèment derrière eux des métadonnées personnelles incroyablement bavardes. Notre double numérique est devenu notre pire ennemi. Un Judas en puissance, un traître incorruptible et froid qui compile, jour après jour, de précieuses informations à notre insu ».

Nous sommes dans la vallée de la Chantebrie – vallée où décidément tout arrive ; le curé Francis reçoit régulièrement ses paroissiens pour la confession. Si la plupart du temps il a affaire à des querelles de voisinages ou de parties de Scrabble, un mystérieux homme vient lui avouer des péchés. Pirate informatique, il dévoile toutes les semaines, au rythme de l’énumération des dix commandements, ses actions dans cet univers fermé. Ainsi, nous découvrons l’histoire du « vol » de la Joconde, celle d’un vol de manuscrit, un blackout  à Toulouse, une retransmission du Super Bowl subitement devenue payante etc. Mais pourquoi ce pirate vient-il confesser ses méfaits ? Pourquoi le curé Francis semble-t-il si intéressé par ces récits ?

En un peu plus de quatre ans et quatre romans (productivité stakhanoviste !), Pierre Raufast a su construire un univers bien personnel où de multiples histoires rocambolesques servent une construction narrative solide tout en procurant un très grand plaisir de lecture. Une fois de plus, les différentes histoires s’emboitent parfaitement pour un final plus que réjouissant et digne de cet humour à la fois truculent et noir de l’auteur. Des allusions aux précédents romans sont encore présents ce qui créé systématiquement une connivence avec le lecteur.

Cependant, grande nouveauté de ce roman, Pierre Raufast nous plonge intégralement dans le côté obscur, à la fois fascinant et effrayant, de l’informatique et de ses systèmes de piratage. Dans le précédent roman, La baleine thébaïde, on sentait déjà que l’auteur cherchait à emmener davantage son lecteur dans ce monde qui peut nous paraître assez éloigné du monde de la littérature mais qui est pourtant un véritable réservoir à fictions. Là, l’ingénierie informatique est pleinement assumée et exploitée pour offrir un roman dépaysant pour les néophytes mais restant très accessible. Le piratage informatique pour les nuls en quelque sorte (avec plus d’humour en revanche que les livres à la couverture noire et jaune). Passées les pages où l’on sourit, rit des péripéties de ce curé dans son confessionnal, on ressort tout de même avec pas mal de questions sur cet univers qui semble pouvoir tout raser dans notre monde hyperconnecté comme un tsumani ravage un littoral. Combien sont ces Black hats ? Jusqu’où peuvent aller leurs talents ? Quelles entités peuvent s’en servir ? Dans un monde où l’insécurité règne, le piratage informatique ne peut qu’effrayer. On n’aurait presque envie de revenir quelques décennies en arrière. Mais après tout, n’est-ce pas là le génie de l’Homme : retourner contre lui-même ce qu’il a si brillamment inventé dans son intérêt ?

Pierre Raufast – Habemus piratam – Alma éditeur – 230p