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« Ainsi je grandissais, pas seulement sur la toise, mais au travers d’être imaginaires devenus les meilleurs amis de mes parents, donc un peu les miens. À force j’ai bien senti que leur boheur parfait n’allait pas, qu’il n’y avait pas que le titre de trompeur, le bonheur aussi. Comme maman ? Qui serait toutes les femmes tristes qui n’en ont pas l’air. Je me suis retenue de ne pas sortir de mon lit, descendre lui faire un câlin, j’ai compris que papa le ferait à ma place et j’ai pu me rendormir. Les phrases habitaient mon sommeil, rejoignaient des rêves dont on ne retient pas grand-chose, mais eux ils vous retiennent et la nuit n’est plus la même ».

Qu’il est difficile de parler de ce roman sans en dévoiler l’intrigue. Ce que je peux en tout cas vous dire, c’est qu’il est d’une infinie beauté. Une fois ouvert, j’ai été prise aux tripes avec autant de force que de douceur.

Clémence est une petite fille de huit ans. Elle mène une vie heureuse, bercée par la nature et choyée par des parents pleins de fantaisie. Le lien qui les unit est fort, indéfectible. C’est l’« ombilicoeur ». Pourtant, à mesure que Clémence raconte son enfance, on sent que quelque chose cloche. L’amour entre les trois êtres semble étouffant et, en même temps, nous avons une impression de manque, de vide. La petite fille raconte son enfance avec une maturité qui interroge. Comment réussit-elle à décrire ce qu’elle ressent, ce que ses parents ressentent avec une telle acuité, une telle finesse ? Pourquoi souhaite-t-elle que la nuit la prenne ? Je ne vous en dis pas plus.

Isabelle Desesquelles, d’une magnifique plume, évoque la magie, l’innocence d’une l’enfance et un amour filial et parental meurtris par les aléas de la vie. Le plus grand bonheur côtoie la tristesse la plus absolue. Elle nous montre la fragilité des choses et la difficulté à surmonter certaines épreuves.

J’ai été vraiment touchée en plein cœur par ce roman d’une grande profondeur et poésie. J’ai eu l’impression en l’ouvrant qu’on m’avait enveloppée comme dans un cocon et, une fois fermé, je me suis sentie frileuse, triste et en même temps apaisée. Mes nerfs ont été à fleur de peau. J’ai eu envie de garder encore Clémence auprès de moi mais je l’ai laissée s’envoler car la vie est ainsi faite.

N’y a-t-il pas plus beau frisson, plus grand chagrin et bonheur que celui d’abandonner un personnage auquel on s’est attaché mais qui reste là, tapi dans un coin de sa tête ?

Isabelle Desesquelles – Je voudrais que la nuit me prenne – Belfond – 205p