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« Les poux sautent sur les poils des narines, sur le petit duvet entre elles et le retroussis des lèvres grosses fraîches qui tremblent d’un cauchemar où il faut parler, trouver les mots qui sauvent devant le monstre. Plus bas, les fesses se recambrent dans un ronronnement, sous le haillon je vois qu’un short court aux plis rougis par le halo du bateau qui s’immobilise les moule, troué jusque le devant, dans l’évasement des cuisses, une braguette d’où pend un bouton ; la jointure braguette ourlet de jambe est déchirée, du poil en sort, vers le versant de la cuisse, le lambeau d’étoffe serre un bourrelet pelu ; un mouvement ramène le genou droit sur le ventre, je vois, par les trous, le bord inférieur de la fesse, la ligne, encrassée, croûteuse, de l’entrefesse vers l’organe où la toison brille, humide, pâteuse, dans le halo rouge du bateau qui redémarre dans un jet de fumée ; la vermine tient le haillon ; plus haut, le corps rebouge, un bras remonte du tas, par-dessus poitrine et tête la main s’agrippe au pavé ; d’un reste de chemisier blanc sous une guenille de veste rouge, surgit un sein blanc aréolé de brun qui se loge dans l’intervalle des pavés, l’autre libre ; une paupière se soulève, l’œil regarde, le pavé puis mon regard ; grand, bleu ; le bras le barre, poignet traversé d’incisions… plus bas, à nouveau, j’y règle mes verres, la vermine saute, mais pas comme les poux ni les puces dont j’ai, enfant, juste après l’Occupation, scruté les ébats sur les nuques de mes voisins de pupitres : qu’est-ce que cette vermine dont la fille paraît s’accommoder jusqu’à en ronronner ? »

C’est la première fois que je lis un livre de Pierre Guyotat. Il s’avère que son Idiotie a été largement primé cette année avec l’obtention du prix de la langue française, le prix Femina spécial et le prix Medicis. Heureusement que je l’ai lu avant tout cet amoncellement de prix sinon je ne suis pas sûre que j’aurais osé me lancer dans ce chantier.

Ouvrir Idiotie de Pierre Guyotat, c’est plonger d’abord dans une langue. Une langue pas simple à décrypter car très travaillée, très littéraire si j’ose dire tout en étant fortement imagée. Les phrases longues sont coupées, rythmées par une succession de points-virgules. Elles n’ont pas seulement un rythme, elles portent en elles les propos de l’auteur avec une force presque incantatoire. En effet, au-delà de la forme, le fond a une importance capitale. Je dirai même que si la forme est abrupte, difficile, elle est à l’image de ce que Pierre Guyotat cherche à exprimer : une entrée dans la vie adulte compliquée avec le deuil de la mère, une vie de SDF, une confrontation aux pulsions sexuelles et surtout – dans la seconde partie du livre – l’horreur de la guerre d’Algérie et ses prises de positions anticolonialistes. C'est un rebelle, il lui fallait une langue qui exprime sa révolte.

Pour plonger son lecteur au plus près de ses émotions et interrogations de l’époque, Pierre Guyotat ne lui épargne rien de ses images à moitié réelles, à moitié rêvées. Par exemple, les fonctions physiologiques de l’Homme, les actes sexuels sont exposés avec une crudité, une obscénité morbides. Les corps, simples matériaux, « chairs à canons », s’emboîtent, défèquent, baisent, tuent, se remplissent ou se vident de fluides, ce qui donne une image plutôt repoussante, presque cadavérique de fonctions pourtant vitales. La religion ou plutôt le sacré a aussi sa place dans le récit ce qui donne un mélange assez surprenant.

J’ai fermé ce livre un peu stupéfaite, décontenancée par ce matériau à la fois brut et ciselé. Je ne suis pas sûre d’avoir pleinement, avec pertinence, saisi les intentions de l’auteur, bloquée parfois par cette langue magistrale. J’en suis cependant sortie avec l’impression d’un énorme cri poussé, violent, féroce :  pour mieux libérer ses démons ?

Pierre Guyotat – Idiotie – Grasset – 256 pages