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« En Algérie, c’est pire. Le jardin d’Éden kabyle se révèle être un bourbier sanglant. Des charognes qui hantent leurs nuits. Cadavres oscènes et grimaçants troués de balles, dégoulinants de sang et de cervelle blanchâtre. Corps aux yeux crevés, aux couilles coupées. Le « paradis kabyle » promis est un enfer.

Dans cette ambiance « virile », dans ce si joli bourbier, personne n’ose le dire mais tous ont la trouille d’y passer. Les horreurs laissent dans leurs têtes des blessures invisibles. Parfois ceux qui ne sont pas tués au combat se suppriment, se tirent un bastos dans le plafond. Tous ne se suicident pas mais beaucoup sont traumatisés. Ils traîneront toute leur vie de terribles séquelles psychologiques. Cauchemars, violences, crimes, alcoolisme, dépression, etc. Des zombies. Dès le premier accrochage, leurs nerfs commencent à lâcher ».

La guerre, Jean-Baptiste la connaît, intimement. Reporter de guerre, il couvre de nombreux conflits comme la Yougoslavie, la Tchétchénie ou l’Afghanistan. Il affronte l’horreur : des femmes et des enfants brûlés dans des cars, des hommes tués par centaines, par milliers. Il affronte sa peur : celle de mourir. Et pourtant, il semble l’attendre comme une évidence, presque résigné, parfois même de façon provocatrice. Son père lui-même semble s’y préparer en prévoyant une troisième place dans le caveau familial. La mort rôde autour de Jean-Baptiste, semble se jouer de lui. Pourquoi elle le poursuit ? Pourquoi a-t-il choisi ce métier si exposé ? Pourquoi il finit par sombrer dans une folie qui le conduit en hôpital psychiatrique ? La blessure intime prend sa racine dans un mal bien plus profond, familial.

Alors que Jean-Baptiste a seize ans, sa mère Danielle sombre elle aussi dans la dépression, la folie. Depuis de longues années, elle a enfoui sa peine, elle a caché un fantôme qui n’a cessé de la hanter : Robert. Robert était le fiancé de Danielle. Il a été envoyé en Algérie au début de l’année 1960 et y a perdu la vie. Danielle en garde une douleur vive qui la poursuit jusqu’à sa mort malgré la construction d’une famille avec Gilles. Jean-Baptiste prend conscience de cette histoire secrète grâce à une correspondance. Ces lettres viennent jalonner, se glisser, se superposer au récit de Jean-Baptiste qui réalise que sa vie est parallèle à celle de Robert, comme s’il avait intégré inconsciemment la blessure familiale. On ne soupçonne pas à quel point les secrets de famille rejaillissent sur les enfants. Cette blessure, qui enfermait, finit par devenir un moteur. Jean-Baptiste décide d’écrire. Au-delà de Danielle et Robert, leur histoire d’amour, leurs lettres servent de point d’ancrage à un récit sur l’absurdité de la guerre, sur la folie des hommes et sur la nécessité de faire le deuil du conflit algérien. S’excuser, pardonner, mettre des mots sur une humanité déshumanisée mais où l’espoir est encore possible, peut-être. La résilience de Jean-Baptiste passe par des mots d’amour entre un homme et une femme, entre un fils et sa mère mais aussi entre un fils et son père. Ne jamais oublier mais vivre, enfin libéré d’un poids. Faire de son héritage une cicatrice porteuse de sens et non plus une blessure vive qui tue.

Un récit bouleversant, splendide qui m’a profondément marqué. Je vous le conseille vivement.

Jean-Baptiste Naudet – La blessure – L’Iconoclaste – 300p