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« Pierre imaginait les Boches comme des fantômes, ou des vampires, ou les loups des histoires. Est-ce qu’ils pourraient le manger ? ça lui faisait peur. Pierre a interrogé Julien, son grand frère, pour savoir s’il allait partir à la guerre, et Julien a dit qu’à seize ans il était bien trop jeune. Pierre a demandé pour leur papa. Ça son grand frère n’en savait rien. Mais pour se rassurer Pierre il a dit que leur père avait fait son devoir en 14 et qu’il y en aurait d’autres à y aller avant lui ».

« Marc grogne. La cuite de la veille l’a laissé K.-O. C’était Mohammed Ali dans des bouteilles de côtes-du-rhône. Les dernières de son père, Bruno. Lui qui a possédé plus de cinq cents flacons a laissé sa cave se vider. Il n’a gardé que les deux château-d’yquem : 1986 et 1996. Les années de naissance de ses filles. Quand il les a achetées, il a pensé qu’il les boirait le jour de son mariage. Il sait que la situation politique du pays l’en empêchera ».

Ces deux extraits sont les débuts de la première et seconde partie d’un roman addictif et tendre.

Nous sommes, dans la première partie, sous l’Occupation et nous suivons le destin de plusieurs personnages. Nous avons tout d’abord Marthe et Marcel qui fuient les bombardements avec leur fils Henri. Ils cachent un secret qu’ils finiront par dévoiler. Perrine est une jeune femme qui se retrouve à payer le prix de sa beauté et de sa liberté. Enfin, Pierre est un adolescent qui traverse toute la Bretagne pour ravitailler son frère. Chacun de ces personnages a un destin qu’il assume avec le danger qu’il représente.

Les décennies passent. Nous sommes dans une année 2005 bien différente de celle que nous avons vécue. L’alcool est prohibé et la perspective d’une guerre civile se fait sentir. Matthieu, Eve et Marc, les petits enfants des précédents personnages, se retrouvent eux aussi face à des dilemmes. Quels choix faire ? Comment être à la hauteur de cet héritage familial lourd, empli d’histoires pour cent ans ? 

J’ai toujours aimé les livres qui pour parler de la Grande Histoire évoquent les petites. Quoi de plus intéressant, fascinant que d’observer le quotidien des gens dans une situation extraordinaire ? Des « microfictions » comme de la microhistoire où l’individu et le récit ont toute leur place. Grégory Nicolas nous entraîne dans le grand tourbillon de la vie où se côtoient amour, amitié, trahison, maladie, séparations, résistances, la bonne chère et surtout le bon vin. Des ingrédients qui font ce que la vie est : une aventure à la fois passionnante et effrayante. La mise en parallèle des destinées des grand-parents et petits-enfants permet aussi de creuser l’idée de l’héritage au sens noble du terme. Que transmettons-nous à nos plus jeunes ? Quel poids des ancêtres pouvons-nous accepter de porter ?

À chaque fois, Grégory Nicolas évoque ces interrogations avec beaucoup d’humanité, de tendresse tout en n’occultant pas l’humour et les sujets graves. L’auteur a de grandes qualités de conteur : on se laisse transporter par le récit et on s’attache à ces personnages si faillibles qu’ils en sont terriblement humains. Un bien joli livre que je ne peux que vous conseiller. 

Grégory Nicolas – Des histoires pour cent ans – Rue des promenades – 280p