sigolenevinson

« Mon enfance m’avait fait croire que j’avais tous les pouvoirs, or je n’avais jamais sauvé personne, pas même moi dont le seul réconfort était le souvenir de ce petit pays d’Afrique. Adulte, je pensais que travailler pour rien était la dette que je devais au monde. J’avais été enfant là où l’Homme était né, je savais ce qu’exister voulait dire, ce que les gens d’ici avaient oublié, ce qu’ils ne pouvaient même plus concevoir. Alors, j’allais les aider, peut-être pas à devenir libres, mais à les sortir de la nécessité et du besoin, à alléger leur quotidien. Obtenir des délais de paiement pour leur loyer, c’était la gageure ».

Après Les jouisseurs et Le caillou, j’ai lu le premier roman de Sigolène Vinson, J’ai déserté le pays de l’enfance. À nouveau, j’ai apprécié ce roman qui cette fois-ci relève de l’autofiction même si j’ai été assez surprise mais je vous en parle après le pitch.

Faut-il faire le deuil de son enfance et de ses idéaux ? Peut-on rester soi-même en étant adulte, dans un contexte et un pays différent ? Comment ne pas se trahir ? Sigolène Vinson évoque dans ce roman les failles d’une vie et la perte des illusions. Comme Peter Pan, Sigolène aurait aimé ne pas quitter le pays imaginaire mais la vie est loin d’être un long fleuve tranquille.

 6 décembre 2007, S. V. doit renvoyer une affaire au conseil des prud’hommes de Boulogne-Billancourt. Elle défend une société contre un salarié, allant à l’encontre de ses convictions politiques et sociales. Mais, ce jour-là, S. V. ne fait rien car elle s’évanouit au tribunal. Le diagnostic est vite établi : burn-out. Mais, cet événement que S. V. considère comme une mort est davantage qu’un épuisement professionnel, il est le signe d’un malaise plus profond : l’impression d’être étrangère aux autres et à elle-même, d’avoir perdu son essence, son moi le plus intime et le plus précieux. Internée pendant quatre jours à l’hôpital psychiatrique, elle croise des « fous » qui sont bien souvent des cabossés de la vie, des gens qui ne supportent plus le monde qui les entoure et partent en vrille. Dans ce lieu, elle tente de se retrouver et cela passe par un retour à cette enfance à Djibouti où elle était bien, ou elle était elle-même, du moins elle le croit.

« Si, comme les éléphants, les poètes avaient un cimetière, ce serait ici. Sous chaque caillou, les restes d’un écrivain-voyageur. Beaucoup de ses rêves aussi ».

J’ai lu les trois premières phrases et j’ai eu en peu de mots ce que j’aime chez Sigolène, un souffle, une poésie. Dès qu’elle évoque le pays de son enfance, Djibouti, on est transporté. On est avec elle, on ressent la chaleur brûlante de ce caillou de l’Afrique, on ressent la soif, on ressent la liberté, l’insouciance, la magie de l’enfance. Mais, en parallèle, j’ai été assez surprise par un roman au style beaucoup plus brut mais qui se justifie totalement.

Sigolène montre la violence du monde qui l’entoure, sans fioritures. Les mots sont forts, bien pensés, bien pesés. La typographie passe de la minuscule à la majuscule pour appuyer les violences. L’écriture « vomit » la violence du monde du travail où l’on s’épuise en vain, la violence d’une société où les plus forts sont toujours les gagnants, la violence des sentiments d’abandon, de solitude, de marginalité réels ou ressentis. Par cette force, par cette brutalité pour ne pas dire cette bestialité, Sigolène évoque aussi la difficulté de faire des deuils, celui de vivre sans possibilité de revenir au bonheur de l’enfance mais aussi celui d’une vie qui ne convient plus, qui nous amène à se sentir comme mort et dont il faut se libérer absolument.

Je ne sais pas vous mais personnellement je me retrouve beaucoup dans ce roman, dans cette quête désespérée de vouloir faire des choses, de voir en grand, d’être à la hauteur de la vie qu’on t’insuffle. J’ai l’impression parfois d’être en marge, de ne pas être totalement ce que je voudrais. La peur est souvent mon pire ennemi. Mais bon, je m’égare, revenons à la beauté de Sigolène (et je ne parle pas de ses magnifiques yeux, hein, mais de sa littérature) pour vous dire simplement qu’il faut la lire absolument, qu’il faut à chaque fois oser se laisser porter par son écriture qui nous emmène parfois, souvent, toujours là où on ne s’y attend pas.

Sigolène Vinson – J’ai déserté le pays de l’enfance – Plon – 195p