IMG-1586

« Durant les cinq années où il a tenté de se faire une place dans ce petit monde, il n’est parvenu à atteindre que le rang de silhouette parlante, et ce à une seule occasion, sachant que le reste est réglementairement limité à cinq mots maximum. Or, en acceptant ce poste à la Fondation, le premier qui s’est offert à lui, il craint d’être de nouveau assigné au rôle qu’il a toujours occupé et qui l’a conduit à renoncer à ses rêves d’acteur : celui de figurant. À lui désormais de faire ses preuves s’il ne veut pas finir, une fois de plus, coupé au montage. Il ne peut s’empêcher de penser que sa vie, dont il se contente d’être le propre spectateur, a jusque-là trop ressemblé à ces films tournés en transparence, avec leurs images qui défilent en arrière-plan tandis que les acteurs jouent leur scène en studio ».

« Physique quelconque, visage commun ». Quand on est aspirant acteur, ces qualificatifs d’une directrice de casting ne laissent rien présager de bon. Il y met pourtant de sa personne en se construisant un personnage un peu suranné à la Alain Delon. Las de courir après les rôles pour n’obtenir que de la figuration (nous pourrions parler comme dans le sketch des Robins des bois aux César de rôle de second plan), il vient chercher un travail chez sa conseillère de Pôle emploi. Par le jeu complètement fou des algorithmes, l’ordinateur le considère comme un expert en microfilms et lui trouve un emploi pour une nouvelle fondation : la fondation pour la paix continentale.  Embauché très rapidement, notre aspirant acteur vient prendre son poste place Vendôme et découvre que ses activités sont limitées, pour ne pas dire proches du néant. Tout comme lui, le lecteur se demande ce qu’est cette obscure fondation et son activité. Tout le monde semble bien affairé mais nul ne semble savoir sur quoi… La rencontre avec un autre employé, John L’Américain, grand amateur de westerns, apporte de nouvelles zones d’ombre sur la fondation. Notre personnage un peu à part, un peu en décalage, vivant dans son monde peuplé de films anciens ne se laisse pourtant pas démonter par l’absurdité de son quotidien professionnel. Il joue pour une fois dans un rôle, ne se doutant pas qu’il finit par être le figurant de sa propre vie…

Emmanuel Villin nous livre une comédie plutôt grinçante sur le monde professionnel et notre place dans celui-ci. Dans une période où le chômage est important et la course à l’emploi une discipline quasi olympique, l’auteur nous interroge sur l’absurdité, l’inanité d’un monde où le travail doit être le premier rôle dans nos vies, même s’il est sans sens voire maltraitant. Paris est aussi un personnage à lui tout seul : on se déplace du cimetière du Montparnasse à cette place Vendôme, haut lieu du luxe et pourtant très impersonnelle, sans charme, sans vie. Il n’est pas étonnant que l’auteur ait choisi ce lieu comme siège de sa fondation au nom qui se veut philanthrope. Le roman m’a aussi fait un peu penser au livre Du tout au tout d’Arnaud Le Guilcher (en moins déjanté) même si cette fois-ci ce ne sont pas des références musicales mais cinématographiques qui sont évoquées… quoique certains titres dans le récit et une playlist en fin d’ouvrage me contredisent un peu.

C’est un roman fin, bien amené avec ses chapitres courts, qui maîtrise bien les codes de l’absurde tout en étant d’une écriture fluide. Je vous le conseille d’autant plus que je trouve qu’on n’en parle pas assez.

Emmanuel Villin – Microfilm – Asphalte – 180p