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Il est des romans que l’on ne peut pas chroniquer comme d’habitude, parce qu’ils sont à part. Éparse est un roman à part. On ne peut pas en parler de manière rationnelle car ce livre n’est pas rationnel. Il est dans l’émotion, dans la sensation. Il est, pour citer Lisa Balavoine, dans « la sueur, la moelle, le sang. Le beau comme le sale. Ce qui brûle là, au-dedans. Le vivant ». Du coup, j’ai décidé de fragmenter mes impressions, mon ressenti et chercher là, au-dedans ce qu’il remue chez moi.

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Lisa Balavoine écrit : « Il m’arrive d’appeler des amies le soir pendant des heures. Cela me semble plus efficace qu’une consultation chez le psy ». Avec cet extrait, j’en profite pour faire une spéciale dédicace à N. Pour toutes nos conversations en soirée et parce que je sais que tu as adoré aussi Éparse. 

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Depuis la sortie du livre, je lis souvent que c’est un roman générationnel. Oui, c’est vrai, c’est un roman générationnel. Toutes les personnes nées dans les années 70 et début 80 s’y retrouvent à un moment ou un autre grâce notamment aux références culturelles. Cependant, est-ce véritablement ce sens que je donne au roman générationnel. En effet, si on va au fond des choses, dans ce que Lisa évoque de l’amour, du sexe, des enfants, de la famille, du temps qui passe, ne va-t-il pas plus loin ? Ce roman n’est-il pas parlant pour des jeunes de vingt ans aujourd’hui quand ils aborderont les démons de midi ? Est-ce qu’il n’aurait pas parlé à des sexagénaires il y a vingt ans ? Est-ce que finalement ce roman ne permet pas à chacun de s’y reconnaître à quarante ans, quelle que soit sa génération ?

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Lisa Balavoine écrit : « Souvent je me dis il faudrait c’est le moment il est temps si ce n’est pas maintenant, ce sera jamais […] Et rien ne vient. J’abandonne systématiquement. Je m’inscris dans la tragédie tranquille du renoncement ».

Ce passage, c’est complètement moi. La stratégie du renoncement, c’est ce que j’applique fréquemment. Autant au niveau professionnel je suis capable de tout balancer, autant pour l’essentiel, la peur me paralyse. À mon âge j’ai heureusement fait des progrès mais pas suffisamment.

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Je le confesse, quand j’ai vu au départ le format du récit, j’étais plus que sceptique. Je m’étais dit que c’était peut-être un peu trop facile d’écrire des fragments de vie dispersés par-ci par-là. On ne s’embête pas à faire un plan, à construire une intrigue. Je me déteste parfois quand je réagis comme ça, quand je me permets de juger sans connaître. Trop de déceptions peut-être. Et puis là je n’ai pas l’air con avec mes propres fragments.

Bref, j’ai été mauvaise et paf déjà un premier uppercut avec cet incipit : « Enfant, je n’avais jamais envisagé de devenir une personne normale ». Déjà, ça, ça m’interpelle. Et puis j’encaisse les fragments frénétiquement sans pouvoir stopper. Je prends des droites, des crochés. Lisa Balavoine me travaille au buffet violemment.

K.O (même pas eu besoin de compter jusqu’à dix). 

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Que de fois j’ai pensé à renoncer à chroniquer ! Même là au moment où j’écris ces mots j’ai envie d’abandonner. Satanée stratégie du renoncement ! Il faut dire que quand on lit les chroniques des copains ben on ne voit pas trop ce que l’on peut apporter de plus. Complexe du bon élève. Si ce n’est pas parfait (à mes yeux), je peux parfois abandonner. J’ai été à la bonne école petite ; si je ramenais un 20/20, mon père me disait qu’il fallait que la prochaine fois j’ai 21. Pression, pression. Fallait que ça file droit. Hors de question de désobéir.

Une fois pourtant, j’ai désobéi. Nous sommes dehors, en sortie scolaire. Je dois avoir six ans. Mes parents passent devant nous en voiture, me regardent, s’arrêtent brutalement sur le côté de la route et sortent. Ils viennent vers mon groupe et m’engueulent parce que je n’avais pas mis ma cagoule. Je ne voulais pas la mettre car elle était moche.

Des années plus tard, j’ai reparlé de cet incident à mes parents. Ils étaient surpris : ils ne s’en souvenaient plus. Moi je me souviens de ma honte, des regards de mes camarades et d’une phrase sortie derrière moi : « Ils sont fous ceux-là ». Mes parents se sont excusés pour cet épisode oublié de leurs mémoires.

Être parent c’est parfois s’excuser. Être enfant c’est parfois pardonner.

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Moi je n’ai pas encore quarante ans mais dans un peu moins de cinq ans, j’y ai le droit. Pour autant, je me reconnais dans tout ce que Lisa Balavoine raconte. Je ne suis pas la seule, je le sais, c’est impossible d’être seule à ressentir tout ça.

Pourquoi ce roman m’a autant touchée ? Parce qu’il est sans fard, brut. Il ne cherche pas à faire péter des paillettes (je m’excuse pour cette expression étrange) mais à dire, je dirais même presque à vomir tout ce qu’il y a en soi. Il est sincère.

Lisa Balavoine se met véritablement à nu et en se mettant à nu, elle nous met à nu. On ne peut que se reconnaître dans certains passages cocasses, grotesques, tendres. Mais on se retrouve aussi dans ses interrogations sur l’amour, le sexe, l’âge ou encore la parentalité. 

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« Je me sens parfois aussi excitante qu’une entreprise en dépôt de bilan »…

Je crois finalement que je ne vais pas commenter. J’entends déjà N. me dire « ça suffit l’autodénigrement ! ». Je dis juste que cette phrase s’ajoute à ma mélancollection. Pour ceux qui ne savent pas, c’est l’« ensemble de données tangibles qui, accumulées, constituent le terreau fécond d’une tristesse ressentie de manière régulière et douloureuse », dixit le dictionnaire amoureux de Lisa Balavoine.

Non non je ne me cache pas derrière cette barrière de mots.

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Lisa Balavoine a mis la playlist de son roman à la fin de l’ouvrage. J’ai trouvé l’idée sympa et du coup, avec beaucoup de mégalomanie, j’ai fait la playlist de ma vie. C’est triste et beau à la fois.

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Et voici venu le moment où la blogueuse s’excuse d’avoir fait ces fragments qui non seulement ne rendent pas justice à l’auteure mais ont servi de défouloir personnel. C’est moche de s’approprier le travail des autres. Mais, après tout, n’est-ce pas aussi ce qui fait la beauté de la vie d’un récit, son appropriation par le lecteur ?

 

Lisa Balavoine – Éparse – Lattès – 210p