IMG-1109

« Il a décidé que nous arrêtions la séance sur ces mots.

Je commence à connaître ses interruptions d’expert et ses sournoises stratégies. Il s’est dit que j’allais me débrouiller toute seule avec mes aphorismes de bas étage et ce qu’ils contiennent de sens cachés. Que cela ferait son chemin.

Oui, des malfaiteurs nous sommes. Sans doute. Si on va par là Nous négocions sans relâche, nous pratiquons la concession, le compromis, nous protégeons notre progéniture, nous obéissons aux lois du clans, nous louvoyons, nous mijotons notre petite cuisine. Mais jusqu’où ? Jusqu’où doit-on le suivre, le protéger, le couvrir, voire lui servir d’alibi ? »

Delphine de Vigan, avec ce nouveau roman, revient à la fiction sociale, au récit des plus fragiles, des blessés de la vie après une parenthèse biographique/autofiction. Nous avons affaire à un roman choral (mais je reviendrai dessus plus tard) sur la solitude, les promesses et mensonges qu’on se fabrique pour tenir, ces fameuses « loyautés » que Delphine de Vigan décrit en préambule du roman comme « des tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves ».

Nous avons Théo, un jeune collégien qui, après le divorce de ses parents, fait face comme il peut (et malheureusement de façon dangereuse) à la guerre qu’ils se font et à leurs instabilités psychologiques. Hélène, son professeur de SVT, sent qu’il ne va pas bien mais elle fait le mauvais diagnostic en transposant sur lui ses propres démons et peurs. Mathis est le copain de Théo. Il le suit dans ses dérives mais prend conscience au fur et à mesure du danger tout en ne voulant pas le trahir. Cécile, la mère de Mathis, est une femme au foyer effacée qui se rend compte que sa famille et surtout son couple est une illusion. Comment peut-on se voiler la face sur ses proches ?

Ce sont tous des personnages « loyaux » en souffrance. Chacun a sa propre douleur mais toutes se mêlent, se croisent, se font écho. Elles forment ensemble « des liens invisibles qui nous attachent aux autres ». C’est ce socle qui leur permet, après des tergiversations et des tentatives infructueuses, de se soutenir d’une certaine façon, de tenter de s’en sortir… si cela est possible ! En effet, la fin, assez brutale bien qu’ouverte, ne permet pas de confirmer cette théorie. Le lecteur est libre de se faire sa propre opinion mais, pour moi, il y a un manque. Pourtant, Delphine de Vigan, comme à son habitude, sait parfaitement décrire ces blessures de la vie, ces âmes brisées. Mais, je garde un sentiment d’inachevé, renforcé certainement par la brièveté du roman. De plus, j’ai été assez perturbée par la narration changeante. Alors que dans un roman choral on pourrait s’attendre à une même narration, ce n’est pas le cas ici. Les parties sur les adultes Cécile et Hélène sont à la première personne du singulier alors que les parties sur Théo et Mathis, les adolescents, sont à la troisième personne. J’ai beau essayé de réfléchir à différentes possibilités pour expliquer ce changement de narration, je n’en trouve aucune qui me semble valable, justifiée. Si j’ai l’occasion de rencontrer l’auteure, je lui poserai la question.

Delphine de Vigan – Les loyautés – JC Lattès – 208p