femmebrouillon

« Lors d’une réunion familiale, un cousin propose d’échanger ma place avec la sienne ? Comme ça, vous pourrez parler de bébés, dit-il en désignant sa compagne qui nourrit leur fille sur une chaise haute. En quelques mots, il dresse d’invisibles frontières, celles qui désignent la place des femmes et ce dont elles sont autorisées à parler. Est-ce que j’ai fait tout ce chemin pour ça ? Discuter poupons entre femmes pendant que les hommes picolent à côté ? Je lui en veux à lui, à elle, je la méprise. Je voudrais qu’elle se rebelle, lui jette son mouliné de poireaux à la gueule. A-t-elle vu La Petite Voleuse ? Mon repas est gâché. Le pire, c’est que ça m’aurait plu de parler de maternité ».

Difficile de parler de ce livre sans évoquer mon propre vécu de maman. Car oui, cette femme brouillon, c’est Amandine Dhée mais aussi moi. Maman de trois enfants (dont la dernière n’a même pas trois mois), je me suis reconnue dans ce récit. Je me suis reconnue dans cette description de l’ambivalence entre être femme et être mère, surtout quand tout concourt à te ramener uniquement à ta place de mère : « Larousse l’affirme, mère et bébé sont en fusion. Après tout, c’est bien de son ventre qu’il vient, non ? La mère est irremplaçable, ça tombe bien, personne ne veut la remplacer. La société adule la femme – lézard, la hisse sur un piédestal pour mieux la faire taire […] Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole ». Nos sociétés ont des préjugés et des codes tellement ancrés que même les femmes les plus féministes finissent parfois par les intégrer et les reproduire sans s’en rendre compte. Tout est intériorisé, la femme s’efface derrière la mère. Elle a du mal à concilier sa vie de femme et de mère parce qu’on la rejette, pas parce qu’elle n’en est pas capable. Elle n’existe plus. Elle n’est qu’un corps quand elle est enceinte (« Mon ventre bascule dans le domaine public ») qu’on touche, qu’on manipule sans avis (ou alors celui de monsieur), puis qu’une maternante à l’arrivée du bébé.

À la naissance de mon premier enfant, j’avais vingt-cinq ans, j’étais jeune et je suis tombée dans ce diktat de la maman parfaite, celle qui fait tout pour son enfant. Je me suis tournée vers le bio, le maternage alternatif, « nature », je lisais des ouvrages sur le développement du bébé etc. Je me suis perdue pendant au moins deux ans jusqu’à ce que mon compagnon – qui n’avait pas trop osé dire quoi que ce soit – finisse par me dire que tout ce que je faisais, ce n’était pas moi ! Mais combien d’hommes arrivent à dire ces choses quand ils sont eux-mêmes noyés dans ce cadre social prédéfini ?

Alors oui ce livre peut être terrifiant quand on n’est pas encore parent mais il est intelligent, critique et parfois drôle. Il est réaliste et invite à prendre conscience de tous ces barreaux qu'on dresse autour de la femme enceinte puis maman. Oui, toute femme est une femme brouillon au départ : elle ne sait pas où elle met les pieds, elle ne sait pas vers quelle direction aller mais le brouillon doit finir par devenir une œuvre complète après réflexion justement, après avoir tout vu, tout testé et après s’être affirmé – contre vents et marées. Aujourd’hui, avec mon troisième enfant, je ne me sens plus femme brouillon ni lézard, je me sens moi, être à multiples facettes et j’emmerde ceux qui veulent me mettre là où je ne souhaite pas aller.

Que vous soyez homme ou femme, parent ou pas, n’hésitez pas à lire ce court récit mené par une écriture incisive.

Amandine Dhée – La femme brouillon – Éditions de La Contre-Allée – 96p