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« Gary écrit le nom de Piekielny sur la page. Le fait-il naître ? Renaître ? Jaillir du tréfonds de sa mémoire ? Ou bien cela vient-il de plus loin, de l’imaginaire se déployant par miracle pour assujettir le réel ? Je ne sais pas. Il est tout-puissant. Il écrit. Il ne pense qu’à cela. Écrire. Tenir le monde en vingt-six lettres et le faire ployer sous sa loi ».

Quand j’ai ouvert ce livre, je ne m’attendais franchement pas à lire un récit drôle, enlevé. C’est donc une véritable bonne surprise que cette lecture d’un auteur que je n’avais pas lu jusqu’alors.

En 2014, un souci de transport pour se rendre à un enterrement de vie de garçon à Minsk mène François-Henri Désérable à Vilnius. Profitant de quelques heures de liberté avant sa correspondance, il visite la ville. Le hasard de sa promenade le mène à la rue Jono Basanavičiaus où, au 18, il tombe sur une plaque annonçant que Romain Gary a vécu ici de 1917 à 1923. Et là, une phrase de La Promesse de l’aube, lu pour le bac, resurgit de sa mémoire, tirée du chapitre VII : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny ».

À partir de ce moment, l’auteur se lance à la recherche de ce fameux M. Piekielny. A-t-il réellement existé ? Qui était-il ? Habitait-il cette fameuse rue ? Pourquoi Romain Gary a tenu à honorer cette promesse d’en parler ? Et nous voilà à suivre et à espérer avec l’auteur. Pour autant, la recherche de la vérité devient vite accessoire. En élaborant des tonnes de scénarios sur ce Piekielny, des plus probables aux plus farfelus, F-H Désérable évoque surtout la puissance de la création littéraire. Qu’est-ce que le vrai ? Est-il indispensable ? Est-ce que le faux n’a pas une force romanesque au moins égale au vrai ?

Cette enquête littéraire est aussi un prétexte de l’auteur pour parler de Romain Gary mais aussi de lui-même. Il fait d’ailleurs de nombreux parallèles entre sa relation avec sa mère et celle de Gary avec la sienne. À aucun moment j’ai trouvé ces apartés lourds ou disproportionnés d’autant plus que l’ensemble est raconté sur un ton décalé, très drôle. C’est d’ailleurs cette façon de raconter qui permet aussi d’aborder parfois des thèmes graves, sans pesanteur, comme le sort des juifs en Lituanie.

Alors oui il est vrai que si on connaît un peu Romain Gary, on n’apprend pas grand-chose de nouveau (ce qui est bien pour ceux qui ne connaissent pas). On a droit au rappel du double Goncourt, à l’émission Apostrophes où il a peur d’être démasqué de son pseudonyme Émile Ajar par Bernard Pivot… sauf que ce numéro n’a jamais existé (j’ai cherché un moment sur le site de l’Ina avant de réaliser la chose) ! Toujours cette valse entre le réel et la fiction. C’est tellement bien mené qu’on se laisse porter… et puis, l’auteur finit par percer plus ou moins le mystère de la phrase de Piekielny.

Bref, vous l’avez compris, j’ai été charmée par ce récit que je vous conseille et il faut le lire en gardant à l’esprit cette phrase de l’auteur : « Qu’est-ce que le mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ? »

François-Henri Désérable – Un certain M. Piekielny – Gallimard – 265p