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« Dans la nuit qui commençait à envelopper Paris, j’ai vu ses yeux bleus, son sourire et sa main se tendre vers moi. ‘’À ton tour’’ semblait-elle me dire. Je lui ai fait un clin d’œil. J’étais son éditrice. Son amie de vingt-huit ans. Elle était mon histoire la plus folle. J’ai promis.

Je terminerai le livre ».

Une belle surprise pour un roman particulier. Le 16 septembre 2016, l’éditrice Caroline Laurent donne rendez-vous à Evelyne Pisier après la réception de son manuscrit. Ce dernier raconte sa vie et celle de sa mère sous les pseudonymes de Lucie (pour Evelyne) et Mona (pour sa mère). Caroline Laurent aime ce roman et souhaite qu’elle le retravaille pour une publication. Pendant plusieurs mois, elles collaborent ensemble et une belle histoire d’amitié et de confiance se tisse entre les deux femmes malgré leurs 47 ans d’écart. Malheureusement, Evelyne Pisier tombe malade et décède en février 2017. Avant sa mort, elle dit à son mari Olivier : « S’il m’arrive quoi que ce soit, promets-moi de terminer le livre avec Caroline ».

Commence alors une aventure difficile, solitaire pour l’éditrice qui souhaite à tout prix honorer la mémoire de son amie en terminant le manuscrit mais qui est aussi en proie aux doutes. Est-ce trahir l’auteure quand on modifie ses mots sans son avis ? Que faire aussi de la souffrance du deuil ? C’est ainsi que naît cet ouvrage qui se compose de deux parties entremêlées : nous avons d’un côté le roman d’Evelyne (retouché et terminé par Caroline) et d’un autre le récit de Caroline sur cette aventure, sur ses discussions avec Evelyne, sur ses interrogations. On découvre ainsi ce qu’est le processus d’écriture, le métier d’éditeur et ses difficultés – surtout quand des événements viennent tout chambouler.

Le roman d’Evelyne raconte l’histoire de Mona et Lucie. Lucie, le pendant d’Evelyne, passe son enfance en Indochine, à Nice, en Nouvelle-Calédonie avec ses parents Mona et André. André est un haut fonctionnaire très bien vu, très bien placé mais non dénué de défauts. Egoïste, violent, il a une haute estime de lui-même. Maurrassien, il est raciste et justifie la colonisation par l’infériorité des populations colonisées. Il est sans cesse dans un rapport de domination même avec sa famille et particulièrement sa femme. Cette dernière accepte tout par amour mais la découverte d’un livre de Simone de Beauvoir la fait changer d’avis. Le roman d’Evelyne, c’est le roman de l’émancipation de Mona, compliquée et maintes fois reportée mais qui finit par réussir. Elle lutte pour l’avortement, pour la reconnaissance des homosexuels, tout ce qui n’aurait pas été possible avec André. Lucie elle-aussi suit ce chemin libératoire en s’engageant politiquement dans le communisme, ce qui la mène à rencontrer Fidel Castro à Cuba. Ainsi, d’une vie confortable mais bridée, ces femmes réussissent à devenir actrices de leurs vies à s’engager dans des combats qu’elles estiment justes et nécessaires.

Un récit à quatre mains touchant, pudique, sincère qui célèbre les femmes, la liberté et l’amitié.

Evelyne Pisier et Caroline Laurent – Et soudain, la liberté – Les Escales – 448p