Inefaccable

 

Cette année, j'ai "participé" au concours e-crire aufeminin 2017. Si je mets des guillemets au mot participer c'est parce que je n'ai pas voulu jouer le jeu de la chasse aux clics et j'aime. Je n'ai donc pas fait de publicité. Je n'avais aucune ambition de réussir à me hisser parmi les sélectionnées et de toute façon je suis lucide sur mon texte : il n'a rien d'extraordinaire, du moins de spécial et, bien au contraire, il a une issue facile, à tel point que j'ai pu lire beaucoup de nouvelles avec la même idée (mais bien évidemment traitée chacune à sa manière). J'ai juste été animée par le désir d'écrire et c'est ma foi le plus important. Cependant, je trouve qu'il est triste de laisser mon texte mourir dans les méandres du net et je me suis décidée à le poster ici. Une façon aussi d'en assumer la maternité (et Dieu sait que je m'y connais sur le sujet en ce moment... lol). Je précise que le thème que j'avais choisi était "c'était mon premier tatouage".

18 mars 1992. Je décharge la voiture à l'entrée du salon : machines, buses, encres, aiguilles, modèles... Comme d’habitude, j’en ai trop pris mais heureusement des collègues débarquent et volent à mon secours : "Hey Mamie Tattoo, te voilà enfin !" Ces grands gaillards tatoués ont des cœurs en or massif. Ils m'aident à m'installer sur mon stand, me proposent une bière et une collation. Je les adore et je prends un plaisir certain à les étreindre pour les remercier. Pour rien au monde je n’aurais loupé ce rendez-vous qui m’apporte à chaque fois tant de joie.

En plus de trente ans de métier j'ai acquis le respect de toute la communauté des tatoueurs et ce n'était pas gagné. J'ai commencé ma carrière dans les années 60, une période où le tatouage avait mauvaise presse et où les clients étaient surtout vus comme des marginaux. J’étais aussi l’une des premières femmes à ouvrir sa propre boutique. Se faire une place a été difficile mais j'avais en moi la rage de réussir et du talent. Je suis désolée si je semble manquer de modestie mais j’aurais pu faire les Beaux-Arts si on m’avait laissé le temps et donné l’opportunité.

Aujourd'hui, j'ai une clientèle nombreuse et fidèle. Il faut dire que je sais mettre les gens à l'aise et m'adapter à leurs tempéraments ; l'âme humaine n'a plus de secret pour moi. Je suis une pipelette aussi et depuis que j'ai dépassé la soixantaine ça ne fait qu'empirer. Je parle voyages, motos, enfants, football avec mes clients et bien sûr nous parlons des tendances en tatouage. Il faut dire que les modes ont beaucoup changé et j'ai sur ma propre peau les vestiges de cette évolution. Je n'hésite pas d'ailleurs à les montrer même si leur beauté est altérée par une peau qui ne cesse de se faner. Des modèles anciens font sourire, d'autres impressionnent. Et puis, il y a le modèle qui laisse sans voix, mal fait, qui s'est estompé en partie avec le temps. Ce tatouage est le résultat d'une mauvaise encre et surtout d'un tatoueur non professionnel.

"Vous n'avez jamais songé à l'effacer ?" Non, je n'ai jamais voulu le faire. C'était mon premier tatouage et j'avais seize ans. Tatoués sur mon avant-bras, ces cinq chiffres ont gravé ma vie et celle de tant d'étoiles. Je ne veux pas oublier, effacer les camps de ma vie. Ce tatouage était une condamnation, le nihilisme de mon individualité et de notre collectivité. Loin d'être une honte ou une gêne, il est une force : il a fait de moi la femme que je suis et qui va aujourd'hui faire ce qu'elle sait faire : mettre du beau sur la peau, donner une identité propre à ses clients. Ils ne seront pas un nombre parmi une masse mais des individus uniques. Je vais continuer à consteller mon art comme le ciel est parsemé d’étoiles.

©Virginie Vertigo