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« Le chauffeur de taxi clandestin au visage acnéique nous a prévenus au milieu de la nuit qu’il venait de déposer un jeune homme au 2 bis. Nous savons que le grillage a été relevé. Nous devinons pourquoi Ryad est là, nous n’ignorons pas que Les Vraies Richesses vont disparaître. En quelques minutes, le mot a fait le tour du quartier et il n’y a plus un seul seau de peinture à vendre ».

L’Algérie est à l’honneur cette année pour cette rentrée littéraire et de fort belle manière. Le roman de Kaouther Adimi nous plonge à Alger où on oscille entre les années 1935-1961 et nos jours.

En 2017, le jeune Ryad est envoyé à Alger avec pour mission de vider une ancienne librairie qui va devenir une boutique de beignets. Il atterrit ainsi aux Vraies Richesses, sises au 2 bis rue Hamani (ex-rue Charras), l’ancienne librairie d’Edmond Charlot. Edmond Charlot n’était pas qu’un simple libraire, il était également un prêteur d’ouvrages et surtout un éditeur. Mû par la volonté de publier des écrivains de tous les horizons de la Méditerranée, en français ou en arabe, Edmond Charlot a réussi le tour de force de publier Albert Camus, Jules Roy, André Gide, Kateb Yacine, Emmanuel Roblès, Mohammed Dib… Les éditions Charlot se voient attribuer plusieurs prix littéraires prestigieux avant de sombrer, avalées par les grandes maisons d’édition qui s’en sortent mieux après la Seconde Guerre mondiale et ne vivent pas les affres de la guerre d’Algérie ensuite : « Les difficultés sont énormes. Les grandes maisons d’édition se remettent bien de la guerre et nous livrent une concurrence effrénée. Ils nous prennent de haut, nous qui arrivons d’Algérie, des bouseux. Je sais que mes auteurs sont approchés, courtisés, invités à dîner. On leur promet monts et merveilles. On assure que je suis à quelques mois de la faillite ».

Ryad découvre progressivement cette histoire grâce à Abdallah, un vieil homme ayant travaillé à la librairie et ayant un profond respect pour les livres, tout comme plusieurs habitants du quartier… qui ne la fréquentaient pourtant pas…

Le récit sur Ryad alterne avec des passages du journal intime d’Edmond Charlot.

Le tour de force de Kaouther Adimi est d’avoir su mêler la fiction à la réalité dans son roman. En effet, si Edmond Charlot est un réel personnage, son journal est inventé par l’auteure et la librairie Les Vraies Richesses existe toujours. Il est intéressant aussi de noter que les thèmes abordés dans un contexte historique particulier fait aussi écho à notre monde moderne. Ainsi, il est toujours difficile aujourd’hui pour les petites maisons d’édition d’exister face aux géants du domaine. De même, certaines scènes comme celle de Ryad voulant donner des livres à une école algéroise prouvent l’absence d’une vraie politique culturelle, de soutien au livre en Algérie. Kaouther Adimi nous montre aussi l’importance de l’amour de la littérature, de sa transmission. Le livre est une passerelle et offre ce qu’il faut d’humanité, de liant aux gens. La littérature est aussi ce qu’elle est parce qu’elle est portée par des personnes passionnées qui y vouent leur vie… éditeurs, libraires en plus des auteurs et lecteurs.

Un bien joli roman que je recommande.

Kaouther Adimi – Nos richesses – Seuil – 224p