2017-09-07 14

« Jamais Gabriële ne parlera d’amour. Jamais elle ne dira : je l’aimais et il m’aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays ».

C’est quand on cache les choses, qu’on ne dit rien que l’on suscite la curiosité. C’est ce qui est arrivé aux sœurs Berest quand elles ont véritablement compris que leur mère Lélia était la petite-fille de Francis Picabia et Gabriële Buffet-Picabia. Pourquoi leur mère ne parlait jamais de cette aïeule qu’elles auraient pu connaître enfants puisqu’elle est morte à 104 ans en 1985 ? Ensemble, elles se sont plongées dans les archives pour découvrir cette Gabriële et lui redonner vie : « nous avons tenté une expérience d’écriture en tressant nos mots les uns avec les autres », non sans se poser des questions : « dès lors, la question que nous nous posons au fur et à mesure que nous rédigeons ce récit est : comment écrire sans trahir notre mère ? ».

Le récit s’étale sur une courte période, de 1908 – date de la rencontre entre Gabriële et Francis – à 1919, date de naissance de leur grand-père Vicente. Cette période courte de onze ans est cependant très riche, la plus féconde pour le couple. Quand Gabriële rencontre Picabia, elle se destine à être compositrice – fait rare pour une femme à cette époque. Elle abandonne tout par amour et pour consacrer tout son talent à révéler celui de son mari : « Le peintre avait tellement besoin d’elle, de son cerveau, de son regard, de sa disponibilité à chaque instant, qu’il ne l’a peut-être pas encouragée à créer. Être avec lui, c’est un projet en soi. Une création de chaque jour. Ce vampire annihile de facto toute autre puissance artistique ». Elle devient ainsi le maitre à penser de son mari mais aussi de ses proches notamment de Marcel Duchamp. Un véritable trio se forme donnant naissance à une relation amoureuse entre Gabriële et Marcel. Nous traversons avec eux tous les courants artistiques du moment : futurisme, dadaïsme, cubisme, surréalisme… et découvrons tout le « gratin » de l’époque aussi bien en France qu’aux États-Unis où ils ont passé beaucoup de temps.

Cependant, ce qui fait la force du livre est la personnalité de Gabriële. C’est une femme libre, intelligente, anticonformiste qui passera plus de temps à aider son mari qu’à s’occuper de ses quatre enfants. Son absence d’instinct maternel explique en grande partie cette « amnésie » familiale autour d’elle. Pour autant, contrairement à ce que j’ai pu lire dans d’autres chroniques, elle n’est pas vraiment féministe : elle était certes par choix dans l’ombre de son mari mais elle était tout de même coincée dans les règles du mariage, la maternité et les infidélités. Le portrait en creux de Picabia est assez peu reluisant : passionné d’automobiles, d’opium, il était ce qu’on appellerait aujourd’hui un maniaco-dépressif.

J’ai beaucoup aimé ce récit des sœurs Berest sur les Picabia. J’ai apprécié aussi qu’en fin de certains chapitres, on assiste à leurs propres interrogations et réactions au fur et à mesure de leurs recherches. On peut regretter la chronologie utilisée même si elle cohérente car on occulte du coup tellement d’aspects de la vie de Gabriële et notamment son divorce avec Picabia en 1930. Cependant, vu l’énorme travail de documentation pour couvrir ces onze années, je comprends aussi. Je vous conseille ce récit.

Anne et Claire Berest – Gabriële – Stock – 450p

Du même auteur Claire Berest : 

" Bellevue " de Claire Berest - LES LECTURES DU MOUTON

" J'ai toujours imaginé que chacun possède une fenêtre dans la tête, une fenêtre avec vue, mais hermétiquement fermée. Sa seule présence est décisive, car son existence contient de l'autre côté la folie, qui reste alors une idée et un fantasme. Son scellement est le garde-fou indispensable à la normalité.

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