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« Il a étalé du rouge jusque dans les yeux du pantin. Par excès de réalisme et de représentations des vaisseaux sanguins, il est parvenu à un surréalisme pompier. Tout fait casque, puisque, foutu pour foutu, il a vidé son tube de peinture rouge sur la perruque, qui a durci. Eléonore se lève et tourne autour de l’œuvre, en faisant bien attention de ne pas se prendre les pieds dans le train. Comme elle n’a pas envie d’accabler Olivier, elle cherche la beauté du geste. Elle comprend qu’ils partagent tous les deux la même faculté de ne pas regarder les choses en face ».

« Il faut une rare vocation pour être un jouisseur » disait Camus. Cette citation résume parfaitement le nouveau roman de Sigolène Vinson et son écriture. Tout d’abord, les personnages qui évoluent dans le récit sont à une étape de leur vie où tout va mal et où ils cherchent une raison de vivre, d’en tirer du plaisir. Ensuite, Sigolène Vinson a une approche littéraire et une écriture qui déroutent. J’ai été assez déconcertée au départ par l’aridité de façade de l’écriture et le côté absurde de l’histoire. Mais, la beauté était bien là, cachée, attendant juste qu’on lâche prise, qu’on aille au-delà des premiers ressentis pour accéder à la jouissance du texte. Il ne faut pas chercher la beauté, il faut qu’elle s’impose à soi.

Olivier est un écrivain qui n’a plus d’inspiration. Dans un musée de Neuchâtel, il dérobe l’Écrivain, un automate capable d’écrire un roman. Olivier pense ainsi pouvoir rompre avec la page blanche. Mais, il découvre bientôt que c’est sa compagne Éléonore, une vendeuse pharmaceutique qui utilise elle-même sa cargaison, qui tire les ficelles de cet automate. Elle parvient ainsi, lors de ses délires psychotropes, à rédiger un roman, La caravane Wintherlig, que l’on découvre au fur et à mesure du roman. Nous sommes au XIXe siècle, dans le Maroc de Lyautey, à suivre les aventures d’Ole et Léonie, des contrebandiers d’alcool frelaté. Bien évidemment, ils sont les pendants d’Olivier et Éléonore et ces ressemblances s’accentuent progressivement.

Porté par une écriture elliptique, éthérée et poétique, ce roman « trois-en-un » (le roman, le roman écrit avec l’automate et la rédaction d’une notice technique de l’automate) nous invite à réfléchir à notre condition humaine, à notre difficulté à vivre tout en interrogeant le processus de création. L’art, l’écriture permettent-ils de se libérer, d’affronter son quotidien, d’en tirer du plaisir et un sens ? Enfin, il montre aussi une histoire d’amour à la fois banale, puissante et désespérée.

Une bien belle découverte qui m’incite à aller zieuter les autres romans de l’auteure.

Sigolène Vinson – Les jouisseurs – Éditions de l’Observatoire – 180p