Premier roman

Coup de cœur – rentrée littéraire 2017 

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« Je vais mourir. Et beaucoup d’autres mourront comme moi. Vous avez laissé faire. Je jure que je crèverai le voile de vos mystères, de vos hontes cachées, de votre ignominie. Je m’appelle Markus Katz. C’est le nom que mes parents m’ont offert quand je suis né. Je porte le nom de mon peuple. Je suis le Juif Markus Katz. Et je serai votre chat noir, celui qui hantera le reste de vos nuits, puisque vous possédez le jour. Ce serment, je le fais par mon sang dont j’ai trempé cette plume. Vous lirez ces lettres que nous n’avez pas voulu lire. Vous n’effacerez jamais la mémoire de nos pères ».

À chaque rentrée littéraire, au moins un premier roman offre une bonne surprise. Pour cette rentrée-ci, c’est même plus qu’une surprise, c’est un véritable coup de cœur. J’ai refermé Ces rêves qu’on piétine à regret tellement j’ai aimé être plongée dans ce roman.

Nous alternons entre le récit des derniers jours de Magda Goebbels, celui de la marche de la mort et les lettres d’un certain Richard Friedländer. Ce sont ces lettres qui font le lien entre Magda et ces survivants : elles sont en effet sauvées par une succession de personnages ayant vécu dans les camps afin de les donner à l’intéressée. Cette volonté de les transmettre coûte que coûte, au-delà de sa propre vie, montre la rage de témoigner de l’ignominie, de redonner vie aux hommes et aux femmes pris dans cette horreur. Ainsi, les êtres s’envolent mais les écrits restent.

Magda Goebbels est peinte comme une femme avide de reconnaissance, de pouvoir. Elle ne semble attachée à rien d’autres : elle n’aime pas son mari et préfère son fils Harald né d’un premier mariage. Cette « Médée moderne », comme la surnomme Sébastien Spitzer, connu du grand public pour son suicide et le meurtre de ses six enfants, permet surtout de mettre en lumière ceux qui ont subi la folie qu’elle soutenait, au point de renier son propre père. Magda n’est pas une héroïne au sens romanesque du terme mais le révélateur d’une humanité sacrifiée sur l’autel de la folie et de la haine : ce sont les survivants et les morts qui sont les véritables héros. Cette humanité est matérialisée dans le roman par les visages d’Aimé, de Judah, de Fela et de la jeune Ava. On apprend à les connaître à un moment où ils auraient déjà dû n’être plus là. Ils ont vécu l’horreur, continuent même de la vivre, mais symbolisent aussi une forme d’espoir et d’avenir.

Sébastien Spitzer a un talent certain pour raconter ces vies avec humanité et justesse. Certains propos et certaines scènes sont saisissantes de réalisme comme celle de la grange. Mais, le grand tour de force de l’auteur est d’avoir su distiller habilement la fiction dans les faits réels. Il brode le vraisemblable parmi la réalité historique. L’Histoire est véritablement au service de la fiction tout en jouant le rôle de « garde-fou » (pour reprendre le terme de l’auteur quand il explique sa démarche à la fin du roman). Une véritable claque !

Ce roman commence à faire beaucoup parler de lui et j’espère qu’il sera sélectionné (et lauréat) de plusieurs prix. Bravo à lui et aux éditions de l’Observatoire qui ont su dénicher une perle.

Sébastien Spitzer – Ces rêves qu’on piétine – Éditions de l’Observatoire – 305p