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« Malgré les déclarations et les promesses, le supplice de notre peuple s’est arrêté aux portes de l’Artois. Notre deuil n’a pas été national. À l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. Le monde qu’ils incarnaient n’existait déjà plus. Jojo et ses amis sont morts trop tard pour être défendus par la Nation ».

Quand Sorj a sorti Profession du père à la rentrée 2015, j’ai eu peur qu’il arrête d’écrire parce qu’il avait enfin crevé totalement l’abcès sur son enfance et sur sa relation au père. Ayant aussi évacué sa trahison amicale et l’horreur des guerres vécue en tant que journaliste, il aurait pu stopper sa carrière littéraire. J’ai sous-estimé ses ressorts et surtout cette obsession ancrée en lui de l’injustice.

C’est donc avec une immense joie que j’ai attaqué la lecture de ce nouvel opus et je n’ai pas été déçue (même si je vais ajouter un petit bémol dans cette chronique).

Parlons tout d’abord de l’histoire. Le 27 décembre 1974, à Saint-Amé de Liévin, un coup de grisou coûte la vie de 42 mineurs. Cette catastrophe minière – l’une des dernières – emporte également le grand frère de Michel Flavent, Joseph dit Jojo. Cette perte est une véritable douleur pour Michel qui était très proche de lui au point de l’accompagner souvent dans la salle des pendus de la mine et de porter sa taillette avec son matricule – le numéro 1979. En 2014, à la mort de sa femme, Michel décide qu’il est temps de venger son frère, de faire payer les coupables comme son père le suggérait à sa mort : « Michel, venge-nous de la mine ». Il s’installe ainsi incognito à Saint-Vaast-Les-Mines et élabore un plan.

Ce pitch pourrait laisser penser à un banal polar mais tout le génie de Sorj Chalandon est d’avoir su instaurer un formidable twist au milieu du récit, le faisant ainsi totalement basculer et donnant une dimension humaine forte au personnage de Michel.

À travers ce roman, Sorj Chalandon renoue avec ses obsessions sur un thème qui n’est, cette fois-ci, pas personnel. L’auteur montre la force du déterminisme social dans ce nord de la France des années 70, la fausseté des hommages des élus pour les victimes. Nous sommes proches du roman social et de l’univers d’Émile Zola : il évoque d’ailleurs Germinal. Enfin, le sentiment de culpabilité est également le fil rouge de ce récit fort. Bref, tous les ingrédients favoris de Sorj Chalandon sont présents… et c’est peut-être aussi ce qui pourrait agacer certains lecteurs. Si personnellement je n’ai aucune réserve sur le roman, je peux comprendre tout à fait que certains soient lassés par la récurrence des ces thèmes. On peut estimer qu’il en fait trop sur cette première partie avant le twist, notamment sur les liens fraternels et l’entretien du souvenir. Mais, la seconde partie du roman est tellement magistrale qu’elle balaie selon moi les réticences.

Bref, vous l’aurez compris, pour moi c’est du grand et bon Chalandon où tout est bien maîtrisé jusqu’au dernier chapitre. Je vous le recommande chaudement.

 Sorj Chalandon – Le jour d’avant – Grasset – 336p

Un autre avis moins enthousiaste mais intéressant à lire, celui de Sandy de "Meelly lit" :

Le jour d'avant de Sorj Chalandon (Éditions Grasset)

" Venge-nous de la mine ", avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J'allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais.

http://www.meellylit.com

Du même auteur : 

" Le quatrième mur " de Sorj Chalandon - LES LECTURES DU MOUTON

L'auteur : Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français. Après avoir travaillé trente-quatre ans à Libération, il est aujourd'hui membre de la rédaction du Canard Enchaîné. Ses reportages sur l'Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert Londres en 1988.

http://www.leslecturesdumouton.com
" Profession du père " de Sorj Chalandon - LES LECTURES DU MOUTON

" Et c'est quoi cette histoire ? Tu étais malheureux quand tu étais enfant ? " (p.293). Après la lecture du Quatrième mur, j'appréhendais beaucoup la venue du prochain roman de Sorj Chalandon : quand on a vécu quelque chose de si fort, on a peur d'être déçu, ne serait-ce qu'un tout petit peu.

http://www.leslecturesdumouton.com