Premier roman

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« Personne ne m’a appris à dire papa. Je n’ai jamais prononcé ce mot en regardant qui que ce soir, sauf une fois, c’était par erreur. Je crois pourtant avoir ressenti très tôt le désir de quelque chose que je ne saurais décrire, un besoin de lien sans doute, par des bribes de mots, du toucher, des embrassements, de l’odeur peut-être. J’ai lu quelque part le récit d’une découverte étrange : faute de la présence de leur mère, des oisillons s’étaient attachés aux bottes de leur expérimentateur. Moi, je crois que je me serais attaché à votre regard dans mes yeux ».

Paul n’a jamais connu son père. Pendant longtemps, on lui cache la vérité mais celle-ci éclate dans les années 70.

En 1940, en Bretagne, sa mère Dorine se retrouve seule : son mari François est mobilisé. Elle élève ses deux filles dans une forme de monotonie. Les circonstances font qu’on lui propose d’héberger un capitaine et résistant : Ludovic Chambrin. Parce qu’elle est seule, parce qu’elle n’a jamais eu beaucoup d’attaches avec son mari et parce que Ludovic lui plaît, elle finit par avoir une relation avec lui. Mais Ludovic n’est pas qu’un soldat, il est aussi prêtre dans une paroisse proche. Leur amour est interdit et s’ébruite dans le village. À son retour, François découvre rapidement l’infidélité de sa femme et sa grossesse…

Pour ce tout premier roman, Patrick Denys nous livre un très beau récit autobiographique sous forme chorale. Nous avons tour à tour les sentiments de Paul, Ludovic, Dorine (et même de la bonne Jeanne) afin de mieux saisir cette histoire d’amour interdit, les tenants et aboutissants. Le ton est juste, tout en douceur, pudeur mais volonté de vérité surtout quand Paul s’adresse à son père :

« Ce voussoiement me convient mieux, je ne vous ai jamais imaginé ailleurs que dans les cieux, autant dire nulle part, et j’ai attendu longtemps la délivrance de ce mal. À dire vrai, rien de très douloureux, cette plaie ne fait pas souffrir, tout juste une anomalie, une malformation, comme ces infirmités passives que l’on subit sans trop y penser. Depuis toujours je vis la disgrâce de votre absence ».

Il n’y a ainsi aucune amertume mais le désir pour l’auteur de raconter l’histoire, de la faire sienne à travers ce personnage de Paul Bernard. L’Église est un personnage à lui tout seul : en perte de vitesse dans cette Bretagne pourtant très catholique et pleine de principes, elle fait tout pour étouffer l’affaire. La question du célibat des prêtres est ainsi évoquée en filigrane. L’auteur connaît d’autant bien l’Église qu’il a été lui-même séminariste. Cependant il ne juge pas et comprend – tout en étant critique – le déchirement de ses parents et leurs choix (ou plutôt absence de choix).

Un très beau roman que je vous conseille.

Patrick Denys – Père inconnu – Grasset – 231p