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« Tu le savais très bien que tu ne devais plus sortir, saluer, comme si la collection tu l’avais créée, mais jamais tu n’aurais renoncé, plutôt crever. Et personne bien sûr n’aurait osé te le dire… Personne ne t’arrêtait jamais, déjà enfant avec ta mère, tu as toujours fait ce que tu voulais. Alors je te l’ai dit, je suis venue te voir, un peu comme si je venais t’assassiner, ton bourreau de fille matricide – c’est comme ça que je me sentais – je suis venue t’enlever un des trucs qui te faisaient le plus plaisir au monde et dans l’état où tu étais, il n’y en avait plus beaucoup. Je ne sais plus quels mots j’ai employés, j’étais terrorisée, je t’ai expliqué que tu ne devais plus jamais sortir sur scène toi l’actrice, récolter les bravos, les hourras de la foule, jouir de ça, c’était fini pour toujours […]. Compliqué de brancher Rykiel si Sonia s’exposait débranchée à ce point ».

Comment être proche de sa mère tout en étant soi-même libre ? Comment conquérir sa place à côté d’une mère si flamboyante et jalouse ? Comment l’accompagner au mieux alors qu’elle décline ? Ce sont à ces questions que Nathalie Rykiel tente de répondre dans ce magnifique hommage à sa mère Sonia Rykiel.

Enfermée chez elle pendant plusieurs semaines après le décès de Sonia à la fin août 2016, Nathalie écrit, décrit sa mère après un prologue sur l’enterrement, en trois parties : avant la maladie et le décès, pendant l’agonie et après. Mais je mens finalement en disant qu’elle écrit, décrit sa mère : elle lui parle directement comme si elle était encore là, présente. Nous lecteurs ne sommes que les témoins de cette longue déclaration d’amour mère-fille. Un amour forcément fort et difficile d’autant plus quand la mère a une telle aura. Nathalie Rykiel ne se censure pas : elle est aussi honnête, franche que possible sur ce qu’elle connaît de sa mère, de l’image qu’elle en a. Bien entendu, c’est sa vision et elle-même se doute qu’elle est bien différente de celle des autres proches de Sonia comme son frère par exemple.

Nous redécouvrons ainsi le parcours de Sonia qui, à 38 ans, quitte sa paisible vie bourgeoise pour vivre une vie extraordinaire de styliste, de pionnière de la mode. Elle ne fait pas les choses à moitié, elle vit tout avec intensité : son métier, les hommes, ses enfants. Nathalie raconte ses souvenirs d’enfance avec elle puis de femme qui va collaborer avec elle. Les tensions, les jalousies, l’amour fusionnel, tout y passe entre les deux femmes. Face à cette force de la nature qu’est Sonia, il est d’autant plus difficile de faire face à ce P de P (Parkinson). Alors que vieillir est déjà une souffrance, la maladie dégrade encore plus le corps, l’entrave : n’y a-t-il pas pire châtiment pour une femme libre, indépendante, tellement coquette qu’elle demande à sa fille de lui mettre un soutien-gorge quand elle reçoit de la visite ? C’est dans cette description de la femme affaiblie, mourante mais toujours fière, de son accompagnement difficile et aimant que Nathalie Rykiel excelle dans cet ouvrage. Elle peint avec justesse ce mot japonais qu’elle utilise dans le récit : utsuroï, cet état de transition, d’entre-deux, ce moment où la fleur va faner.

Un livre qui ne peut que faire écho aux femmes qui ont une relation compliquée et/ou fusionnelle avec leurs mères, qui les accompagnent ou les ont perdues.

Nathalie Rykiel – Écoute-moi bien – Stock – 155p