Coup de cœur 

Capture

« Non seulement ce spectacle de la mort était impudique, mais il n’offrirait nulle consolation aux familles qui y seraient confrontées tout à l’heure. Car ces corps en morceaux n’exprimaient que douleur et agonie. Les anges ne les avaient pas serrés dans leurs bras pour apaiser leurs dernières minutes sur cette terre, pas plus qu’ils n’avaient arraché les fillettes dansant dans le brasier pour les porter jusqu’au Ciel dans un bercement d’ailes. Tous ces gens avaient horriblement souffert, leurs vies se racornissant sous la flamme en un hurlement infini. Hurlement que leurs proches liraient dans le rictus de ces têtes réduites, dans la posture de ces bras suppliants, et emporteraient comme un dernier poison. »

Il n’est jamais trop tard pour lire un excellent livre et c’est le cas avec La part des flammes de Gaëlle Nohant. Commencé à l’été 2016, j’avais dû l’arrêter en cours de route pour des raisons personnelles. Le temps a filé et ces dernières semaines, je suis retombée sur le livre et me suis dit qu’il fallait absolument que je le recommence et le termine. Grand bien m’en a pris ! Un vrai coup de cœur.

Dans ce puissant roman, Gaëlle Nohant nous plonge dans la journée du 4 mai 1897 à Paris. Comme chaque année, une grande vente est organisée pour les nécessiteux au Bazar de la Charité, rue Jean Goujon (8e arrondissement). Comme d’habitude, les dames de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie s’y pressent pour acheter ou pour y être vendeuse. Cette participation est recherchée autant pour la bonne œuvre que pour le côté prestigieux (une dame de la haute doit se montrer charitable…). C’est la seconde journée, la plus importante car le nonce apostolique y fait sa bénédiction et Sophie-Charlotte, la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Sissi, est présente.

Le décor est somptueux et la foule est venue en masse (près de 1200 personnes présentes) quand soudain, vers 16h30, un incendie éclate. En moins de dix minutes, le Bazar est entièrement dévoré par les flammes, l’incendie étant alimenté par la toile goudronnée, les boiseries et les tentures. De nombreuses portes condamnées et la panique engendrée alourdissent le nombre de victimes. Au total, près de 126 personnes décèdent dans l’incendie (dont la duchesse d’Alençon), sans compter les victimes tardives et « collatérales » et les nombreux blessés, brulés souvent sur de grandes parties du corps.

Si cette histoire est de nos jours peu connue, elle a eu pourtant un effet retentissant à l’époque, engendrant des polémiques aussi bien sur les débuts du cinéma – l’incendie a éclaté en raison de la combustion de vapeur d’éther qui servait à alimenter la lampe du projecteur du cinématographe présent dans le Bazar – que sur le faible nombre de victimes masculines : 6 hommes contre 118 femmes. Si les vêtements imposants des femmes et l’abondance de broderies et voiles ont été un handicap majeur pour leur survie, des récits accablants sur des hommes n’hésitant pas à marcher sur les femmes et à les frapper avec leurs cannes pour sortir ont été vite publiés dans les journaux.

C’est dans ce contexte extraordinaire et terrible que Gaëlle Nohant y plonge ses personnages. Nous avons Violaine de Raezal, une veuve détestée par ses beaux-enfants et qui tente de maintenir son rang dans ce monde hostile. Par chance, elle trouve en Mary Holgart une américaine délaissée par son mari une amitié. Constance d’Estingel, vendeuse au Bazar, repousse contre l’avis de ses parents la demande en mariage de Lazlo. Celui-ci, qui devient journaliste au moment de l’incendie, tente par tous les moyens de retrouver la femme qu’il aime. Nous découvrons aussi Joseph, le cocher du duc d’Alençon, au rôle admirable pendant l’incendie.

Si leurs destinées nous tiennent en haleine dans ce roman, la grande force de Gaëlle Nohant est d’avoir su brosser un portrait d’une société très hiérarchisée, codifiée, celle des aristocrates et des bourgeois face aux « petites gens ». Ironie du sort, ce monde est en train de s’écrouler progressivement et l’incendie arrive comme pour sonner le glas de cette société. Bien évidemment, la question de la condition de la femme est omniprésente. Leur sort n’est visiblement pas plus enviable dans le beau monde : nous avons affaire à travers les personnages du roman à des femmes entravées, méprisées, oubliées.

Une très belle fresque romanesque, très bien documentée et écrite, qui me rappelle un peu les romans de Zola pour le côté profondément social.

Je sais que beaucoup d’entre-vous l’ont déjà lu mais si ce n’est pas le cas, il faut absolument le faire !

Gaëlle Nohant – La part des flammes – Le livre de poche (initialement chez les éditions Héloïse d’Ormesson) – 550p