Leiloona organise chaque semaine des ateliers d'écriture. Tous les mardi/mercredi, elle met en ligne sur son blog une photo qui doit permettre d'éveiller l'imagination et mettre ainsi en place un processus d'écriture. Les participants doivent ensuite fournir un texte le dimanche soir qui suit. Le lundi matin, Leiloona les publie ou met les liens des différentes participations. 

fume

©Kot

Il sort sa sèche, fait tapoter le bout sur son paquet puis la dépose au coin des lèvres. D'un geste rapide, il sort son briquet comme on dégaine un Colt. La flamme vacille sous le vent mais atteint son but. Une profonde bouffée fait rougir brutalement la sèche. Le froid de l'hiver se fait mordant mais l'homme à la cigarette ne semble pas en souffrir. Il se sent bien, apaisé à mesure qu'elle rougit et se consume. Dans un nuage de fumée il observe le monde qui l'entoure. De monde pourtant il y en a peu : le quartier a été déserté à mesure que les commerces et les usines de la région ont plié bagage. Les volets fermés témoignent de cette désertification. Il ne reste plus que quelques personnes âgées, sans ressources ou des âmes errantes. De moins en moins de passants s'aventurent dans cette rue, pourtant elle n'est pas plus mal famée qu'une autre. Elle est juste abandonnée.

L'homme à la cigarette n'habite ni ne travaille dans le quartier, pourtant il s'installe toujours devant cette devanture grillagée et taguée pour fumer pendant la pause méridienne. Beaucoup imaginent en le voyant qu'il cherche à faire un larcin, à dealer, à se faire une prostituée. Une fois, une femme lui avait même lancé quelques pièces. Pas susceptible pour un sou, il avait souri mais avait tenu à rendre immédiatement ce don à sa propriétaire d'abord effrayée de l'avoir vu la suivre puis médusée par ce retour de monnaie. Oui, il n'a pas fière allure. Oui, son visage prématurément vieilli trahit sa modeste condition sociale et une vie de trois huit engendrant l'insomnie. Mais non, il n'est pas clochard. 

L'homme à la cigarette, par ce rituel, redonne chaque jour vie à l'enfant qu'il a été. L'enfant au faux Colt et au faux Stetson arpentait ses rues, autrefois animées, et s'inventait un monde où il devait tuer des méchants imaginaires. Un coup il était John Wayne, un coup Clint Eastwood. Les passants s'amusaient à le voir déguisé. Parfois, ils lui offraient des bonbons. Il les remerciait d'un simple hochement de tête : le cowboy avait sa fierté.

Aujourd'hui, pas de Colt, pas de Stetson, pas de Lucky Luke mais une simple Lucky Strike. Son regard sur le monde est différent maintenant mais bien moins que celui du monde envers lui. Pas de méchants à trouer, pas de magots à restituer, pas de veuves et d'orphelins à sauver mais parfois un regard attendri sur un enfant, une mamie qu'on aide à porter ses emplettes, une bécane à réparer à l'arrache, une sèche à dépanner... Pas le physique ni les actions du super - héros mais une empathie, une bienveillance et une discrétion sous des traits d'une grande banalité : c'est peut-être ça être un cowboy moderne...

©Virginie Vertigo