Leiloona organise chaque semaine des ateliers d'écriture. Tous les mardi/mercredi, elle met en ligne sur son blog une photo qui doit permettre d'éveiller l'imagination et mettre ainsi en place un processus d'écriture. Les participants doivent ensuite fournir un texte le dimanche soir qui suit. Le lundi matin, Leiloona les publie ou met les liens des différentes participations. 

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©Fred Hedin

C’est la première fois qu’elle se lance dans le « grand bain », dans l’océan. Jusqu’à maintenant, elle n’avait nagé que dans une piscine. Elle hésite, elle a peur du courant pourtant léger aujourd’hui. L’océan est limite d’huile sous un ciel resplendissant. Elle prend son courage à deux mains. Elle a neuf ans, elle est « grande », elle peut y aller toute seule sans papa ou maman. Ses parents l’encouragent, conscients qu’il faut qu’elle se débrouille seule. Les vagues viennent lui lécher les pieds. Elle jette un dernier regard sur la plage, retient le repère « maison » pour localiser ses parents à son retour, et entre. Elle prend soin d’y aller progressivement, de mouiller ses bras, sa nuque comme son papa lui a appris. Et puis, elle ne résiste pas, elle plonge. La joie de l’eau salée et tiède sur sa peau la ravit. Elle retrouve son instinct, déplie ses membres et commence sa brasse. Elle a beaucoup travaillé sa nage avec le maître-nageur. Le plaisir finit par prendre le dessus. Elle se laisse porter par les courants tout en tentant de les braver. Un long ballet s’amorce à travers les vagues. Depuis combien de temps est-elle dans l’eau quand elle finit par sortir de sa chorégraphie aquatique ? Elle ne sait pas, le temps était suspendu. Mais la peur refait surface : elle ne retrouve pas le repère en forme de maison. Elle voit la fleur, le soleil mais pas la maison. Elle commence à paniquer ce qui lui fait boire la tasse. Et puis, soudain, malgré le soleil éblouissant, elle perçoit un bras qui s’agite. Elle plisse les yeux et remarque que c’est sa mère qui lui fait de grands signes. Soulagée, elle nage jusqu’à elle. Une fois sur le sable, sa mère lui pose une serviette. Elle n’avait pas à avoir peur, elle la suivait du regard depuis le début puis s’était déplacée quand elle l’avait vu s’éloigner. Elle lui dit qu’elle est fière d’elle et qu’elle ne doit pas s’inquiéter : elle sera toujours là pour veiller.

***

Il est huit heures moins vingt. Le soleil est déjà beau et chaud en cette matinée d’été. Akiko s’est rendue sur la baie pour faire ses longueurs quotidiennes. Depuis le début de l’été, elle vit au bord de l’océan chez son oncle et sa tante. Il lui a été difficile de quitter ses parents et surtout son petit frère Daisuke né au printemps mais elle avait besoin de cette connexion directe avec les éléments. Et puis, après tout, la maison familiale n’est juste qu’à un peu plus de cinq kilomètres d’ici.

Elle entre lentement dans l’eau puis se laisse flotter. Quel bonheur de sentir la fraicheur de l’eau sur sa peau ! Elle regarde la maison de son oncle. C’est une jolie maison, certes pas aussi belle que celle de ses parents mais tout de même. Une fois ce désir satisfait, elle s’attaque aux choses sérieuses : elle enchaîne différentes nages à un rythme soutenu. Du haut de ses onze ans, elle souhaite devenir championne olympique. Elle fait tout en tout cas pour être la meilleure. Elle a déjà remporté de nombreux prix faisant la fierté de ses parents et de la ville.

Il est huit heures et six minutes. Elle sort de l’eau. La faim la tiraille, la soif aussi. Elle va rejoindre sa tante pour le thé. Elle recommencera ses longueurs en fin de journée quand le soleil cessera de brûler le sol. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Elle ne sait pas encore que dans tout juste dix minutes, elle sera une hibakusha et elle ne sait pas non plus que dans quelques semaines, elle sera incapable de repérer, de situer sa maison, celle où il y avait son père, sa mère et Daisuké, la maison à côté du pont Aioi.

©Virginie Vertigo