Coup de cœur – Rentrée littéraire 2016

Premier roman

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« J’ai un poème et une cicatrice.

De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.

Voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solution pour rester, à ma manière, assez heureux. Mais les cadenas sont fragiles et il est impossible d’oublier une cicatrice lorsque celle-ci fait office de masque que l’on ne peut retirer. »

Il est un roman qui intrigue par sa couverture. Une succession de mailles : un tricot ou une forme de prison, de la douceur ou de la violence, une libération ou un secret caché ? Puis ce roman vous intrigue par son titre – Une bouche sans personne – que cherche à nous dire l’auteur ? On est vite curieux et on lit la toute première page : c’est un chapitre zéro et on sait déjà qu’on ne va pas en sortir indemne, que quelque chose va nous submerger.

Et puis, on découvre une plume et un art de raconter. On sourit, on rit, on s’émeut, on se questionne. Et surtout, on est content de découvrir un nouvel auteur qui se lance dans un récit qui mêle le conte et la triste réalité, l’absurde, le burlesque, le petit grain de folie, l’amitié, la famille, les blessures physiques et psychologiques. Il prend l’ensemble, l’agite (nous agite !) et en fait un vrai petit bijou. Voilà ce qu’est ce premier roman de Gilles Marchand.

Nous sommes plongés en 1988 dans un bar. Le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, vient boire son café allongé de whisky comme tous les soirs. Il y retrouve Lisa, la serveuse qu’il aime en secret (sa Forbidden Planet) mais aussi Thomas et Sam, des habitués comme lui. Ils ne savent pas grand-chose les uns des autres mais ils sont liés malgré tout par une amitié discrète et forte. Le narrateur porte systématiquement une écharpe pour cacher une grande cicatrice. Un soir, le café se renverse sur le foulard… c’est le début d’une mise à nue progressive du narrateur, de son histoire, de celle de Pierre-Jean son grand père.

A partir de là, Gilles Marchand nous prend par la main et nous emmène dans un monde improbable où on découvre un tunnel de sacs-poubelles, un éléphant, la femme au chien, les lettres de la mère de Sam pourtant décédée… Tout est décrit avec une imagination sans bornes, avec poésie, tendresse. L’écriture est précise, volubile, parfois féroce mais aussi bienveillante. Et puis, il y a la découverte de la cicatrice… celle qui nous met les larmes aux yeux à la fin du roman et qui est aussi l’héritage de l’auteur.

Je n’avais pas été aussi émerveillée, éblouie par un tel roman depuis longtemps. Gilles Marchand fait partie incontestablement de ces auteurs conteurs que j’affectionne. On y perçoit des airs de Boris Vian. Il donne aussi envie de découvrir Italo Svevo et notamment La conscience de Zeno dont il fait référence dans le roman.

Je me suis sentie un peu seule en refermant le roman : j’avais une envie folle d’aller dans un bar boire un café allongé de whisky en si bonne compagnie… Continuez à nous raconter des histoires cher Gilles, le « contable » qui conte, reconte et déconte ;-) 

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Gilles Marchand – Une bouche sans personne – Aux forges de Vulcain – 260p.