Coup de coeur – Rentrée littéraire 2016

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« Il faut connaître Gaza comme si c’était ta femme. Tu sais où sont les plis, où sont les rondeurs, tu sais quand elle croie, tu sais quand elle a mal, tu sais ce qu’elle aime, tu sais ce qu’elle n’aime pas, tu sais ce qu’elle aime manger, tu connais les chansons qu’elle aime écouter, tu sais comment lui plaire, tu sais comment la faire ramper, tu sais là où elle est sèche, tu sais là où elle est trempée. Tu ne confonds pas sa tête et son sexe, tu ne confonds pas ses mains et ses pieds. Personne ne connaît Gaza comme moi.

Il faut être fort, ne pas avoir peur de se battre et, à Gaza, on sait que Bruce est comme Batman, il domine tout le monde. Il ne cède ni devant les flics ni devant les politiciens. Il sait tout transformer en arme, un caillou, un bâton, une feuille de tôle, un couvercle de marmite. Il faut savoir cogner et il faut gagner devant tout le monde.

Ce que tu m’as fait, hier, je ne te le pardonnerai jamais et mes loups non plus. »

Cet été, j’avais lu En attendant demain de Nathacha Appanah (vous pouvez retrouver la chronique ici). J’avais beaucoup aimé et étais donc impatiente de lire son nouvel opus. Je ne m’attendais pas à une telle claque ! Ce roman n’est même plus un coup de cœur mais un coup de foudre. Une fois le livre refermé, je suis restée bouche bée face à la violence, la colère mais aussi la beauté du roman.

L’histoire se déroule dans le 101e département français, le plus méconnu, Mayotte. Nathacha Appanah connaît bien cette île pour y avoir résidé plusieurs mois. Elle a été surprise de découvrir une grande insécurité, des milliers d’enfants abandonnés dans les rues, liée à une immigration massive. Le chômage et l’économie souterraine y règnent.

Nous suivons cinq personnages, cinq destins croisés de cette tragédie. Nous avons tout d’abord Moïse. Cet adolescent, aux yeux vairons – il a l’œil du Djinn, du diable – est né d’une immigrée arrivée des Comores à bord d’un kwassa, embarcation flottante de fortune. Il a été recueilli par Marie, deuxième personnage, une infirmière originaire de la métropole. Elle décède brutalement, laissant Moïse livré à lui-même, en proie au danger incarné notamment par Bruce, le chef de gang de Gaza, le bidonville, le quartier chaud. Olivier le policier et Stéphane l’éducateur viennent compléter ces personnages et symbolisent ce pouvoir français complètement dépassé par les événements.

Comme dans une tragédie grecque, on assiste impuissants à la dérive de ces personnages, de ce territoire au bord de l’implosion. Les minces lueurs d’espoir – comme l’amour de la littérature symbolisé par L’enfant et la rivière de Bosco – sont vite anéanties par la misère, la violence du quotidien.

Nathacha Appanah nous livre ainsi un roman sur le désenchantement d’un monde, dans une indifférence totale. Toute la révolte des personnages est décrite grâce à une écriture puissante, à couper le souffle. La beauté et la force du roman sont révélées grâce à la capacité de l’auteure à s’effacer derrière ses personnages. L’utilisation du vocabulaire créole – expliqué grâce à un lexique en fin d’ouvrage – permet aussi de se plonger entièrement dans le récit.

Merci Nathacha pour cet immense roman qui m’a laissé des traces. Je souhaite sincèrement que ce beau roman gagne un très grand prix (pour moi, il peut être un grand Goncourt).

 

Nathacha Appanah – Tropique de la violence – Gallimard – 175p.