Premier roman

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« Comment peut-on se laisser porter par des formules pareilles, que le cardinal débite d’une voix monocorde ? Je n’ose imaginer depuis combien d’années il fait son numéro. Et l’envoûtement fonctionne depuis plus de deux mille ans ! Envoûtement, c’est le bon terme. Un profond recueillement semble émaner de toute l’assistance. Cette secte a merveilleusement réussi. Et dire qu’elle arrive à s’emparer de jeunes filles en quête d’absolu. Les sœurs, en se relevant, me tirent de mes pensées. Le cierge toujours en main, elles quittent en procession la basilique. Ma gorge se serre. Je regarde Lucie suivre ses sœurs. Elle suit Mathilde au lieu de rester à mes côtés. Ma Lucie, qui t’éloignes de mois, tu vis un commencement. Tout ce que tu as vécu avant ce moment précis n’a plus aucune importance à tex yeux. Je chavire. Ce sanctuaire est un tombeau. »

Lucie ou la vocation. Voilà un titre évocateur pour ce premier roman de Maëlle Guillaud. En effet, pendant la lecture, on se demande comment la jeune Lucie fait pour conserver cette vocation d’être religieuse, cette foi alors que sa vie dans la congrégation est semée d’embûches.

Lucie est au départ une étudiante en khâgne, tout comme Mathilde et Juliette sa meilleure amie. Pendant longtemps elle a rêvé d’amour et d’une brillante carrière mais à dix-neuf ans, le doute s’installe et un amour plus fort s’installe dans son cœur : Dieu. Elle décide de devenir religieuse suscitant l’incompréhension de Juliette. Malgré tout, cette dernière accompagne Lucie dans chacune de ses démarches, ne l’abandonne à aucun moment et tente à tout prix de la faire sortir de ce couvent.

Bien que sa foi soit très forte, Lucie devenue Marie-Lucie peine à s’acclimater à cette congrégation très rigide. L’amitié n’existe pas, le silence est une obligation, les travaux domestiques une nécessité. C’est sans compter sur la surveillance étroite par la mère supérieure et la maîtresse des novices. Le corps, objet de honte doit ne plus susciter l’envie, le désir : les sœurs sont gavées pour prendre du poids.

La description du lieu, de la vie dans cette congrégation fait penser davantage à une prison qu’à un lieu de prière et recueillement. Juliette, qui vient la visiter trois quart d’heure par mois, s’estime au parloir.

L’arrivée de Mathilde, son amie de khâgne pourrait annoncer une vie plus heureuse mais cette nouvelle sœur Blanche-Marie va lui poser problème.

Maëlle Guillaud décrit bien aussi les doutes des deux jeunes amies sur la religion : Lucie doute de son choix à plusieurs instants et Juliette, pourtant la plus radicale dans l’expression de ses sentiments, finit aussi par penser que vivre sa foi peut être un acte assumé et heureux. Il n’y a ainsi à aucun moment une dénonciation de la foi et de la vocation religieuse de la part de l’auteure mais plutôt des dérives quand le système se grippe et que la religieuse évolue dans une congrégation dysfonctionnelle. Alors que les sœurs veulent une vie plus pieuse, portée par l’amour de Dieu, elles adoptent en fait des comportements dignes de requins dans une entreprise : compétition, corruption, délation…

J’ai été très emballée par ce roman très bien documenté – on sent bien qu’il y a une grande part de vécu – et qui mérite d’être lu par un grand nombre sans s’effrayer du sujet. 

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Maëlle Guillaud – Lucie ou la vocation – Editions Héloïse d’Ormesson – 200p.