Premier roman 

2016-08-03 17

« Chez Nutribel, le management a réussi ce tour de force : le salarié va de son plein gré au-delà de la relation contractuelle avec le groupe, le surmoi a remplacé le contremaître, la passion pour l’entreprise le pousse à s’investir avec une intensité infiniment supérieure à ce qu’il aurait fait sous la contrainte. Le salarié donne tout à l’entreprise car il s’identifie totalement à elle, se fond en elle. Il n’est pas contre l’entreprise, il est l’entreprise. Plus elle avance dans son étude, plus Claire pense que les cadres épuisés constituent le cœur de cible. Et parmi ceux-ci, une catégorie retient son attention : la jeune femme active, l’équilibriste qui veut tout, les enfants et la carrière, le mari et l’amant, les responsabilités sans renoncer aux soirées entre copines. La working girl cumulant une vie professionnelle intense et la gestion de l’entreprise familiale est une cible de choix pour Nutribel ».

Claire a tout pour être heureuse. Elle a une carrière brillante dans un groupe agroalimentaire, elle forme le couple idéal avec Antonin, trader dans le métal, elle jouit d’une position sociale et financière plus que confortable. Tout est parfait comme dans une publicité. Mais, ce vernis social, superficiel s’effondre quand Claire réalise que sa supérieure, Corinne, stoppe sa carrière en plein élan : on lui retire un dossier puis on lui donne une mission impossible à tenir, des bras cassés comme collègues, une nouvelle recrue arrive… C’est la mise au placard.

Comment continuer à jouer son rôle auprès des amis, de la famille et même de son mari ? Doit-elle tout arrêter et enfin profiter de la vie, à l’image de sa sœur Juliette ?

 Stéphanie Dupays brosse un portrait glaçant d’une trentenaire qui voit ce monde de paillettes, construit à force de travail mais aussi d’oubli de soi et de représentation, s’effondrer. Véritable satire sociale, l’auteure nous montre les manigances et le pouvoir des entreprises sur la vie des gens, au point de calquer la vie personnelle sur la vie professionnelle : on « gère » un couple, on fait des « projets enfants ». Certaines situations dans le livre mettent mal à l’aise comme le repas avec les parents de Claire et Antonin : Claire a clairement honte de ses parents d’origine plus modestes, provinciaux. Ils sont une tâche qui salit ce rôle social qu’elle a défini. Dans la même logique, son mari dénigre sa sœur Juliette qu’il estime non sérieuse et pourtant Claire aime le peu de temps qu’elle passe avec elle…

La logique de l’épreuve subie voudrait que Claire change les choses mais rien n’est moins sûr, les diktats que l’on s’impose sont difficiles à oublier…

 J’ai apprécié la lecture de ce roman qui effraie mais donne à réfléchir sur le sens que l’on donne à sa vie et à son travail. On sent que l’auteure connaît parfaitement ce milieu. Les personnages peuvent paraître caricaturaux mais, pour connaître quelques personnes dans ces situations, ils ne le sont malheureusement pas… Un essai transformé pour cette nouvelle auteure.

 

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Stéphanie Dupays – Brillante – Mercure de France – 185p.