Prix Orange du livre 2016 - Finaliste

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2016-05-21 10

« Faire à pied ces huit kilomètres entre le Louvre et la Défense, un jour de grand beau temps et tôt le matin, avant que n'enfle la circulation, est l'approche de l'Arche à la fois la plus simple et celle qui, loin de la dévoiler un peu plus chaque mètre, conformément à une loi de progression linéaire, en fait entrevoir par à-coups ce qui l'apparente au mirage, la légèreté, le mystère, la grâce, la vie. On la voit disparaître lentement à l'horizon, comme le soleil couchant, à ceci près que la luminosité est constante, puis en émerger d'un coup, à l''Étoile, tableau de ciel sur fond de ciel, et croître formidablement en taille, en blancheur, en splendeur.

Ce mouvement superbe, cette lente plongée et cette soudaine émergence, Johan Otto von Spreckelsen ne l'a jamais observé. Parmi tous les marcheurs qui avancent vers l'Arche, parmi les passants qui s'arrêtent à sa vue, puisse l'un ou l'autre, un instant, avoir une pensée pour celui qui n'aura pas vu la Forme très pure dont il avait eu la vision. »

Je n'aurais, je pense, jamais lu ce livre s'il n'avait pas été finaliste du Prix Orange du Livre. Et pourtant, il est très bon !!!

Laurence Cossé a enquêté sur la construction de l'Arche, longtemps appelée « le Cube », depuis l'annonce du gagnant du concours international d'architecture Tête-Défense le 25 mai 1983 à l'inauguration le jour du bicentenaire le 14 juillet 1989 et même au-delà. Ce projet, s'inscrivant dans la politique des grands travaux culturels de Mitterrand, fascine autant par l'originalité de son architecte, un Danois n'ayant construit auparavant que sa maison et quatre églises, que par les difficultés pour aboutir à son érection et son inauguration.

On entre ainsi dans une sorte de polar réel politique où les protagonistes sont François Mitterrand, Robert Lion le patron de la Caisse des Dépôts, l'urbaniste Jean-Louis Subileau, l'architecte Paul Andreu, le promoteur carnassier Christian Pellerin et surtout Otto von Spreckelsen.

Spreckelsen est un personnage digne d'une tragédie : il va progressivement vivre une descente aux enfers à force de voir ses projets remaniés, repoussés, annulés pour des raisons à la fois techniques mais aussi budgétaires (le passage à droite du gouvernement en 1986 accéléra le processus). Le Danois rigoureux se confronte ainsi à la mentalité française qu'il n'arrive pas à saisir, source d'incompréhensions mutuelles. Il y a aussi le combat entre les rêves de l'architecte et la pragmatisme de la construction. Le tout se termine sur une démission et un cancer qui l'emporte avant que l'Arche ne soit achevée.

Et puis, il y a la bataille politique autour de l'Arche : ceux qui essaient de la récupérer à leur profit comme Christian Pellerin, et ceux qui veulent coûte que coûte une Arche au service du public avec des services administratifs et culturels. Le combat a été âpre au point que Subileau a confié à Laurence Cossé : « ça a été i-gnoble. Une bagarre politique comme il n'y en a plus eu par la suite. Je découvrais cette violence avec stupéfaction. C'était Florence sous les Médicis ».

Après de tels témoignages, on s'étonne que l'Arche ait réussi à survivre et à imposer ce qui est aujourd'hui une évidence, et ce malgré les nombreux défauts du bâtiment tant par son extérieur vieillissant que par son aménagement intérieur exécrable.

Je me suis passionnée pour cette histoire qui certes est de l'ordre de l'essai, du document mais qui utilise certains ressorts du roman.

 

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Laurence Cossé – La grande arche – Gallimard – 368p.