2016-05-01 10

 

« Il est fondamental que la mémoire du nazisme fasse l'objet d'une transmission complète. L'horreur peut se reproduire sous une forme différente, la montée des nouveaux extrémismes en est la preuve. »

Comment vit-on quand on est un enfant d'un bourreau du nazisme ? Est-ce qu'on adhère avec fidélité et pour la mémoire aux idées de son père ou est-ce qu'on rejette ce passé encombrant et honteux ? Se sent-on coupable ? C'est à ces questions que Tania Crasnianski tente de répondre dans cet ouvrage publié chez Grasset en suivant la destinée de huit enfants de grands dignitaires nazis : Speer, Göring, Himmler, Franck, Bormann, Höss, Mengele, Hess. De plus, cette juriste pénaliste qui a des origines française, allemande et russe « cherche à comprendre les implications de notre passé dans un monde où nous tentons désespérément d'être sujet ».

Pour chaque portrait, elle rappelle les agissements des parents, leurs destins après la fin de la guerre – arrestation, procès, emprisonnement, suicide, exécution, libération – puis l'héritage laissé aux enfants et ce qu'ils « font » de ce lourd passé.

Certains enfants restent fidèles à leurs pères, épousant leurs idées et défendant farouchement leurs noms. Nous pouvons citer pour exemple Edda Göring ou encore Gudrum Himmler – la Püppi du nazisme : « Toutes deux restent dans l'adoration de leurs pères, nient les crimes de ces derniers et vivent ou ont vécu l'après-guerre à Munich, dans des maisons-musées à la gloire paternelle ».

D'autres condamnent leurs parents tout en ayant chacun des comportements différents face à eux et à leurs héritages. Niklas Franck voue une haine véritable contre son père Hans Franck, le « boucher de Cracovie » et a été bouleversé par ses « visites » au ghetto où sa mère se fournissait en lingerie (les juives étaient réputées pour être les meilleures couturières) et où il croisait les visages graves des enfants de son âge. Rainer Höss, le petit-fils du gardien d'Auschwitz, considéré comme un traite par sa famille, milite contre les mouvements d'extrême-droite dans l'Allemagne d'aujourd'hui. Rolf Mengele désapprouva son père tout en se refusant à le « vendre » aux autorités quand son père est parti en Amérique latine.

Toutes ces attitudes différentes sont liées à l'amour reçu par ses enfants par leurs parents. Tania Crasnianski l'explique d'ailleurs très bien : « Plus il y a proximité affective, plus il est difficile d'avoir le recul nécessaire pour juger, comme si admettre les atrocités commises par l'un de ses parents devait entacher irrémédiablement l'amour filial. Il est difficile de dire : je sais que mon père était un monstre, et je l'aimais. Le chemin qui mène à une telle acceptation est douloureux et semé d'embûches ».

Enfin, l'ouvrage est aussi l'occasion de rappeler qu'il est toujours difficile aujourd'hui de comprendre les mécanismes psychologiques qui ont amené tous ces hauts dignitaires nazis à commettre de telles atrocités avec sang-froid et en maintenant une vie privée, familiale normale. Une chose les relie cependant : la « banalité du mal » qu'a décrite Hannah Arendt, l'absence d'empathie à l'égard des autres.

J'ai trouvé cet ouvrage très intéressant, très bien documenté. Je le conseille.

 

Tania Crasnianski – Enfants de nazis – Grasset – 288p.